Thérèse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la terre. Après une très-longue pause, elle demanda ce que Thérèse savait encore.—Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi qui t'ai donné la mort. Ces paroles, ce ton de désespoir alarmèrent la pauvre Thérèse; elle craignit que ce coup terrible n'eût affecté le cerveau d'Emilie.—Ma chère demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne dites pas ces choses-là: vous, tuer M. Valancourt, chère dame? Emilie ne répondit que par un profond soupir.—O ma chère demoiselle, reprit Thérèse, mon cœur se brise de vous voir en cet état, les regards fixes, le teint si pâle, et l'air si affligé. Je suis effrayée de vous voir ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.—Et d'ailleurs, mademoiselle, dit Thérèse, M. Valancourt peut être gai et bien portant, malgré ce que nous savons.

A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thérèse des regards égarés, comme si elle eût cherché à la comprendre.—Oui, ma chère dame, reprit Thérèse qui se méprenait à son air, M. de Valancourt peut être gai et bien portant.

A la répétition de ces derniers mots, Emilie en pénétra le sens; mais, au lieu de produire l'impression que Thérèse attendait, ils semblèrent seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut la petite chambre à pas précipités, frappant ses mains en sanglotant.

Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et soutenu d'un hautbois ou d'une flûte se mêla avec l'ouragan. Sa douceur affecta Emilie; elle s'arrêta tout attentive: les sons apportés par le vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent plaintif émut son cœur; et elle fondit en larmes.—Ah! dit Thérèse en séchant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son hautbois: il est triste d'entendre à présent une musique aussi douce. Emilie continuait de pleurer.—Il en joue souvent le soir, continua Thérèse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chère demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce vin. Elle en versa et le présenta à Emilie, qui l'accepta avec une extrême répugnance.—Goûtez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thérèse pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donné, vous le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le vin en le retirant de ses lèvres.—Pour l'amour de qui? lui dit-elle; qui vous a donné ce vin?—M. Valancourt, ma chère dame; je savais qu'il vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon.

Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et Thérèse, déconcertée, alarmée, s'efforça de la consoler. Emilie lui fit signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait être seule, et pleura toujours davantage.

Un léger coup frappé à la porte de la chaumière empêcha Thérèse de la quitter sur-le-champ. Emilie l'arrêta, et la pria de ne recevoir personne. S'imaginant pourtant que c'était Philippe son domestique, elle s'efforça, tâcha d'essuyer ses pleurs; et Thérèse alla ouvrir la porte.

La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle écouta, tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir... Valancourt!

Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance, ne vit plus rien de ce qui l'entourait.

Un cri que fit Thérèse annonça qu'elle reconnaissait aussi Valancourt. L'obscurité dans le premier moment lui avait dérobé ses traits. Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s'aperçut qu'il soutenait Emilie. L'émotion qu'il sentit à cette rencontre imprévue, en retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la décrire! Qu'on imagine de même tout ce qu'éprouva Emilie, quand en ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquiète avec laquelle il la considérait se changea à l'instant en un mélange de joie et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu'il la vit prête à renaître, il ne put que s'écrier:—Emilie! Mais elle détourna ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l'idée de sa mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle revit Valancourt tel qu'au moment où il méritait son amour, et ne sentit que sa joie et sa tendresse.

Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au fond de son cœur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt, éveillé comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui donner un moment d'attention. Le cœur d'Emilie plaidait bien fortement en sa faveur: elle eut le courage d'y résister, ainsi qu'aux cris et aux instances de Thérèse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de rentrer.