—Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant... ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont connus.
La religieuse s'écria:—Quoi! encore? Et, s'efforçant de la relever, ses regards égarés semblaient suivre un objet.—Revenir du tombeau! Quoi! du sang, du sang aussi!—Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le dire.—Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette pitié.
Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus longtemps une telle scène, s'échappa de la chambre, et envoya quelques religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui se trouvèrent au parloir se pressèrent autour d'Emilie, et, alarmées de l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions. Emilie évita d'y répondre, et dit seulement que sœur Agnès était à l'agonie. On se sépara de bonne heure. Quand Emilie fut retirée, les scènes dont elle avait été témoin se retracèrent à elle avec une affreuse énergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir été victime de Montoni, semblait elle-même coupable d'un crime abominable! C'était un grand sujet de surprise et de méditation.
CHAPITRE XLII.
Quelques circonstances singulières vinrent distraire Emilie de ses chagrins, et excitèrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de jours après la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame fut ouvert en présence des supérieures du couvent. On trouva que le tiers de ses propriétés était légué au plus proche parent de la marquise de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'était fait connaître au religieux qui l'avait assisté, avait exigé que ce secret fût à jamais dérobé à sa fille. Cependant les discours échappés à la signora Laurentini, la confession étrange qu'elle fit à ses derniers moments, firent juger nécessaire à l'abbesse d'entretenir sa jeune amie sur un sujet qu'elle n'avait jamais entamé. Dans ce dessein, elle avait demandé à la voir le lendemain du jour où elle avait visité la religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empêché celle-ci d'aller au couvent: mais, après l'ouverture du testament elle fut mandée de nouveau; et s'étant rendue à Sainte-Claire elle y apprit des détails qui l'affectèrent beaucoup. Comme le récit que fit l'abbesse supprimait plusieurs particularités qui peuvent intéresser le lecteur, et que l'histoire de la religieuse est liée à celle de la marquise, nous omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons à notre relation une histoire abrégée de la défunte sœur.
HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO.
Elle était fille unique et héritière de l'ancienne maison d'Udolphe, dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les soins auraient dû modérer la violence de ses passions et lui apprendre à les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments; soit qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'était au gré de leur inclination, et non d'une tendresse raisonnée. L'éducation ne fut pour elle qu'un mélange de faiblesse et d'opiniâtreté qui l'irrita. Les conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations où le respect filial et l'amour paternel étaient également oubliés. Mais comme cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus aisément, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait pour vaincre ses passions leur prêtait une force nouvelle.
La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans l'âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand monde, s'enivrait du poison de la louange, et méprisait l'opinion publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.
Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant en Italie, il vit Laurentini à Venise; il devint passionné pour elle. La signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les dangers de son caractère, les taches de sa conduite; et le marquis demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château d'Udolphe; le marquis l'y suivit. Là, moins réservée, moins prudente peut-être qu'elle n'avait été jusqu'alors, elle donna lieu à son amant de former quelques doutes sur la convenance des nœuds qu'il était prêt à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et celle qui devait être sa femme ne devint que sa maîtresse.
Après avoir passé quelques semaines à Udolphe, il fut tout à coup rappelé en France. Il partit avec répugnance, le cœur rempli de la signora, avec laquelle pourtant il avait su différer de conclure son mariage. Pour l'aider à soutenir une telle séparation, il lui donna sa parole de revenir célébrer ses noces aussitôt que ses affaires lui en laisseraient la liberté. Consolée par cette assurance, Laurentini le laissa partir. Bientôt après, Montoni, son parent, vint à Udolphe, et renouvela des propositions que déjà elle avait rejetées, et qu'elle rejeta encore. Ses pensées se tournaient toutes vers le marquis de Villeroi. Elle éprouvait pour lui tout le délire d'un amour italien, fomenté par la solitude dans laquelle elle s'était confinée. Elle avait perdu le goût des plaisirs et de la société; son unique jouissance était de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle visite les lieux témoins de leur félicité, elle épanche son cœur dans ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient s'écouler avant l'époque probable de son retour. Ce période passa; les semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination de Laurentini, absorbée par une seule idée, se dérangea. Son cœur était dévoué à un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut avoir perdu cet objet.