Elles se rendirent à la chapelle, et l'édifiante dévotion avec laquelle fut célébré l'office divin éleva l'esprit d'Emilie aux consolations de la foi et d'une entière résignation.
Il était tard avant que l'abbesse eût consenti à son départ. Elle sortit du couvent moins oppressée qu'elle n'y était entrée, et fut reconduite par Voisin au travers des bois; leur uniforme obscurité était en harmonie avec l'état de son cœur. Elle suivait, en rêvant, un petit sentier peu battu, quand tout à coup son guide s'arrêta, regarda autour de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyère, disant qu'il s'était trompé de route, il marchait avec une extrême vitesse: Emilie, qui ne pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l'obscurité, restait à une grande distance. Si vous doutez de votre chemin, dit Emilie, ne vaudrait-il pas mieux s'adresser à ce grand château que j'aperçois entre ces arbres.
—Non, répliqua Voisin, ce n'est pas la peine: quand nous serons à ce ruisseau où vous voyez se réfléchir une lumière au delà des bois, nous serons à la maison. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour m'égarer; c'est que je viens rarement ici après le coucher du soleil.
—Ce lieu est assez solitaire, dit Emilie, mais vous n'avez pas de voleurs?—Non, mademoiselle, point de voleurs.
—Qui est-ce donc qui vous effraye, mon cher ami? vous n'êtes pas superstitieux?—Non, je ne suis pas superstitieux; mais à vous parler vrai, mademoiselle, personne n'aime à se trouver le soir dans les environs de ce château.—Emilie comprit alors que ce château était celui dont avait déjà parlé Voisin; il avait appartenu au marquis de Villeroi, dont la mort récente avait tant affecté son père.
Ah! dit Voisin, comme tout cela est désolé! c'était une si belle maison, un si bel endroit, comme je m'en souviens!—Emilie lui demanda pourquoi cet affreux changement!—Le vieillard se taisait.—Emilie, réveillée par l'effroi qu'il montrait, occupée surtout de l'intérêt qu'avait manifesté son père, répéta la question, et elle ajouta ensuite: Si ce ne sont pas les habitants qui vous effrayent, et si vous n'êtes pas superstitieux, comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n'osiez, le soir, approcher de ce château?
—Eh bien donc, mademoiselle, peut-être suis-je un peu superstitieux; et si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est arrivé là de singulières choses; monsieur votre bon père paraissait avoir connu la marquise.—Dites-moi, je vous prie, ce qui est arrivé? lui dit Emilie, fort émue.
—Hélas! mademoiselle, répondit Voisin, ne m'en demandez pas davantage, les secrets domestiques de mon maître doivent toujours être sacrés pour moi.—Emilie, surprise de ces derniers mots, et surtout de l'air qui les accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intérêt plus touchant, l'image de Saint-Aubert, occupait ses pensées; elle se rappela la musique de la nuit précédente, et elle en parla à Voisin.—Vous n'avez pas été la seule, lui dit-il, je l'ai entendue aussi; mais cela m'arrive si souvent à cette heure-là, que c'est à peine si j'y prends garde.
—Vous croyez sans doute, dit vivement Emilie, que cette musique a des rapports avec le château, et voilà pourquoi vous êtes superstitieux?—Cela peut-être, mademoiselle; mais il y a d'autres circonstances relatives à ce château, et dont je conserve tristement le souvenir.—Un profond soupir suivit ces paroles, et la délicatesse d'Emilie restreignit la curiosité que ces derniers mots avaient excitée en elle.
Quand le moment terrible fut arrivé, où les restes de Saint-Aubert devaient être séparés d'elle pour toujours, elle alla seule les contempler encore une fois. Saint-Aubert avait demandé qu'on l'enterrât dans l'église des religieuses de Sainte-Claire: il avait choisi la chapelle du nord, près de la sépulture des Villeroi, et en avait indiqué la place. Le supérieur y consentit, et la triste procession se mit en marche vers le lieu. Le vénérable père, suivi d'une troupe de religieux, la vint recevoir à la porte. Le chant de l'antienne funèbre et les accords de l'orgue qui retentit dans l'église au moment où le corps y entra; les pas chancelants, et l'air abattu d'Emilie, eussent arraché des larmes à tous les spectateurs: elle n'en versait aucune. Le visage à demi couvert d'un léger voile noir, elle marchait entre deux personnes qui la soutenaient de chaque côté; l'abbesse la précédait, les religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mêlaient aux accents du chœur. Quand la procession fut arrivée au tombeau, la musique cessa, Emilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut aisé d'entendre ses sanglots. Le vénérable prêtre commença le service, et Emilie parvint à se contraindre; mais quand le cercueil fut déposé, quand elle entendit jeter la terre qui devrait le couvrir, un gémissement sourd lui échappa, et elle tomba sur la personne qui la soutenait: elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles sublimes: Son corps est enterré en paix, et son âme retourne à celui dont il l'avait reçue. Son désespoir se soulagea par un déluge de pleurs.