Emilie répondit après un moment de silence: Je serai sincère avec vous; vous voyez ma position, et, j'en suis sûre, vous vous y conformerez. Je vis ici dans la maison qui fut celle de mon père; mais j'y vis seule. Je n'ai plus, hélas! de parents dont la présence puisse autoriser vos visites...
—Je n'affecterai pas de ne pas sentir cette vérité, dit Valancourt. Puis il ajouta tristement: Mais qui me dédommagera de ce que me coûte ma franchise? Au moins, consentirez-vous que je me présente à votre famille?
Emilie, confuse, hésitait à répliquer; elle en sentait la difficulté. Son isolement, sa situation, ne lui laissaient pas un ami dont elle pût recevoir un conseil. Madame Chéron, sa seule parente, n'était occupée que de ses propres plaisirs, ou se trouvait tellement offensée de la répugnance d'Emilie à quitter la vallée, qu'elle semblait ne plus songer à elle.
—Ah! je le vois, dit Valancourt après un long silence; je vois que je me suis trop flatté. Vous me jugez indigne de votre estime. Fatal voyage! je le regardais comme la plus heureuse époque de ma vie: ces jours délicieux empoisonneront mon avenir.
Le désespoir se peignait dans tous ses traits. Emilie en fut attendrie.
—Vous ne savez pas, lui dit-il, quels tourments j'ai soufferts près de vous, lorsque sans doute, si vous m'honoriez d'une pensée, vous deviez me croire bien loin d'ici. Je n'ai cessé d'errer toutes les nuits autour de ce château, dans une obscurité profonde; il m'était délicieux de savoir que j'étais enfin près de vous. Je jouissais de l'idée que je veillais autour de votre retraite, et que vous goûtiez le sommeil: ces jardins ne me sont pas nouveaux. Un soir j'avais franchi la haie, je passai une des heures les plus heureuses de ma vie, sous la fenêtre que je croyais la vôtre.
La conversation se prolongeait sans qu'ils songeassent à la fuite des instants. Valancourt, à la fin, parut se recueillir. Il faut que je parte, dit-il tristement, mais c'est avec l'espérance de vous revoir, et celle d'offrir mes respects à votre famille: que votre bouche me confirme cet espoir.—Mes parents se féliciteront toujours de connaître un ancien ami de mon père, dit Emilie. Valancourt lui baisa la main; il restait encore sans pouvoir s'éloigner; Emilie se taisait; ses yeux étaient baissés, et ceux de Valancourt demeuraient attachés sur elle. En ce moment, des pas précipités se firent entendre derrière le platane. Emilie, tournant doucement la tête, aperçut tout à coup madame Chéron: elle rougit, un tremblement subit s'empara d'elle; elle se leva pourtant pour aller au-devant de sa tante. Bonjour, ma nièce, dit madame Chéron en jetant un regard de surprise et de curiosité sur Valancourt, bonjour, ma nièce, comment vous portez-vous? Mais la question n'est pas nécessaire, et votre figure indique assez que vous avez déjà pris votre parti sur votre perte.
—Ma figure, en ce cas, me fait injure, madame; la perte que j'ai faite ne peut jamais se réparer.
—Bon, bon! je ne veux point vous chagriner. Vous me paraissez tout comme votre père... et certes il aurait été bien heureux pour lui, le pauvre homme, qu'il eût été d'un caractère différent!
Elle ne répliqua point, et lui présenta Valancourt affligé. Il salua respectueusement; madame Chéron lui rendit une révérence courte, et le regarda d'un air dédaigneux. Après quelques moments, il prit congé d'Emilie d'un air qui lui témoignait assez la douleur de s'éloigner d'elle, et de la laisser dans la société de madame Chéron.