Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses tristes réflexions.
Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son cœur, elle se leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant, elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles, et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile, et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée d'Annette.
Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni. Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et lui dit:—Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange événement qui a donné ce château à monsieur?
—Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses ouvertures à ce sujet.
—Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce château où nous allons?—Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que savez-vous donc, je vous prie?—Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.—J'ai promis de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on en jasât.
—Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de le révéler.
Annette fit une pause, puis elle reprit:—Oh mais, pour vous, mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien.
Emilie se mit à rire.—Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que vous.
Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:—Ce château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait sans se marier.
—Quelle dame? dit Emilie.