Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, à peu de distance, quelques manœuvres examinant une brèche, et devant cette brèche un amas de pierres qui semblaient destinées à des réparations. Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait être tombé de sa place. Madame Montoni s'arrêta pour parler à ces ouvriers, et leur demander ce qu'ils allaient faire.—Réparer les fortifications, madame, dit l'un d'eux. Elle fut surprise que Montoni pensât à ce travail, d'autant plus que jamais il n'avait parlé du château comme d'un lieu qu'il comptât habiter longtemps. Elle avança vers une arcade élevée qui conduisait du rempart de l'est à celui du sud, et qui, d'une part, joignant au château, supportait une petite tour d'observation qui commandait à toute la vallée. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des soldats au seul éclat de leurs lances et de leurs autres armes, car la distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file continuait de s'étendre jusqu'aux extrémités de la montagne. L'uniforme militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avançait à la tête; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il approchait de plus en plus du château.
Un tel spectacle, dans ces contrées solitaires, surprit et alarma singulièrement madame Montoni. Elle courut à la hâte à quelques paysans qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et où le roc était moins escarpé qu'ailleurs. Ces hommes ne purent répondre à ces questions d'aucune manière satisfaisante; et surpris eux-mêmes, ils regardèrent cette cavalcade avec un étonnement stupide. Madame Montoni, jugeant nécessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour dire qu'elle désirait parler à Montoni. Sa nièce n'approuvait pas ce message; elle craignait le mécontentement qu'il allait produire. Elle obéit pourtant sans répliquer.
En s'approchant de l'appartement où Montoni s'entretenait avec ses hôtes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrêta tremblante du courroux extrême où son entrée peu attendue allait nécessairement le jeter. Le moment d'après, il se fit un silence. Elle osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda sans parler. Elle s'acquitta de sa commission.
—Dites à madame Montoni que j'ai affaire, dit-il.
Emilie crut utile de lui détailler la cause de son message. Montoni et ses compagnons se levèrent au même instant, et furent aux fenêtres; mais ne découvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et Cavigni conjectura que ce devait être une légion de Condottieri, alors en marche pour Modène.
Une partie de la cavalcade était alors dans la vallée, l'autre remontait dans les montagnes vers le nord, et quelques traîneurs restaient encore au bord des précipices où d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru voir une armée nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les cymbales dans le vallon. D'autres leur répondirent à l'instant. Emilie écouta avec émotion, de la hauteur, ces sons aigus qui réveillaient les échos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut très-bien connaître l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes confirmèrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction de les voir s'éloigner sans s'arrêter pour examiner le château. Il ne quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous dérobés à sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se fût évanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent animés de ce spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au château, pensif et silencieux.
Les hommes soupèrent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie était naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un cœur affligé. Celui de madame Montoni l'était; mais les plus doux accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprès d'elle. Elle feignit, avec sa délicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de sa tante; mais elle mit dans toutes ses manières une grâce si touchante, une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut offensée de l'apercevoir. Exciter la pitié de sa nièce, était un cruel affront pour son orgueil. Elle la congédia dès qu'elle le put. Emilie ne lui parla point de son extrême répugnance à se trouver dans l'isolement de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui fût permis de garder Annette jusqu'à l'instant où elle se coucherait. On y consentit avec quelque peine; et comme Annette était alors avec les domestiques, il fallut bien qu'Emilie se retirât seule.
Elle traversa les longues galeries d'un pas léger. La lueur vacillante de la lampe qu'elle portait ne servait qu'à lui rendre plus sensible l'obscurité qui l'environnait, et l'air, à tout moment, menaçait de la souffler. Le silence morne qui régnait dans cette partie du château, la glaçait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les éclats de rire qui partaient de la salle reculée où les domestiques s'étaient réunis. Mais le même silence succédait: il ne restait qu'un calme absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visitée le matin, ses regards tombèrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre quelques sons; mais elle se garda de s'arrêter pour en devenir plus certaine.
Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une étincelle dans le foyer. Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu'à ce qu'Annette vînt auprès d'elle, et qu'elle pût lui demander du feu. Elle continua de lire; mais à la fin sa lampe lui parut prête à s'éteindre. Annette ne venait point. La solitude, l'obscurité de sa chambre l'affectèrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle était près du théâtre d'horreur qu'elle avait découvert le matin. Des images sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle était encore fermée, elle s'aperçut qu'elle l'était effectivement. Incapable de prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement écarté, et dans lequel, la nuit précédente, il était certainement entré quelqu'un, elle attendait Annette avec une impatience pénible, et voulait savoir d'elle une multitude de circonstances. Elle désirait aussi la questionner sur cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informée, et dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reçu qu'une notion fausse. Ce qui l'étonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait restât ouverte aussi indiscrètement. Une telle négligence surpassait l'imagination. Mais sa lumière était prête à s'éteindre. La faible lueur qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se leva pour retourner dans la partie habitée du château, avant que l'huile de sa lampe fût tout à fait consumée.
En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientôt après elle aperçut une lumière qui paraissait au bout du corridor. C'était Annette et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit Emilie; qui vous a donc arrêtées si longtemps? Je vous prie, faites-moi vite du feu.