Elle succomba pourtant à un léger sommeil; elle en fut arrachée par un bruit qui lui parut s'être élevé dans sa chambre. Tremblante elle écouta, tout était dans le silence: croyant avoir été éveillée par ces bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller.

Bientôt le même bruit recommença; il semblait venir de la partie de la chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le désagréable incident de la nuit précédente pendant laquelle une main inconnue avait fermé sa porte. Ses dernières alarmes sur le lieu auquel tenait cette porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son cœur se glaça de terreur. Elle se souleva de son lit, et écartant doucement le rideau, elle regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brûlait dans la cheminée répandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses yeux de ce côté, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurité lui permît de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant assez d'empire sur elle pour retenir le cri prêt à lui échapper, et laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet mystérieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de la chambre, s'arrêter quelquefois; et quand il s'approcha de la cheminée, Emilie vit à la lumière que c'était une figure humaine. Un souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber. Elle continua cependant à observer cette figure qui resta longtemps sans mouvement, et qui, s'avançant jusqu'auprès du lit, s'arrêta doucement vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien à Emilie de le suivre de l'œil; mais la terreur dont elle était saisie la privait de toute faculté et ne lui laissait pas la force de faire un mouvement.

Après un instant de repos, la figure revint à la cheminée, prit la lampe, l'éleva, considéra la chambre, et se rapprocha lentement du lit. La lumière à ce moment éveilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie; il aboya fortement, et sautant par terre courut à l'étranger. On le repoussa avec une épée couverte de son fourreau; on s'avança vers le lit. Emilie reconnut le comte Morano.

Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui, à genoux auprès d'elle, il la conjurait de ne pas craindre, et jetant son épée, il voulut lui prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui avait d'abord ôté l'usage, Emilie s'élança du lit toute vêtue; et sûrement une frayeur prophétique lui avait inspiré une pareille précaution.

Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il était entré; il la retint lorsqu'elle arrivait à la première marche; mais déjà elle avait, à la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de l'escalier. Elle fit un cri de désespoir, et se croyant livrée par Montoni, elle ne vit plus aucune ressource.

Le comte qui avait pris sa main l'entraîna dans la chambre.

—Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi, Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous aime trop sans doute pour mon repos.

Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur.

—Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et sur-le-champ.

—Ecoutez-moi, Emilie, reprit Morano, écoutez-moi: je vous aime, et je suis au désespoir, oui, au désespoir. Puis-je vous regarder, puis-je penser que c'est peut-être pour la dernière fois, et ne pas éprouver toutes les fureurs du désespoir? Non, il n'en sera pas ainsi. Vous serez à moi en dépit de Montoni, en dépit de toute sa bassesse.