Lorsque Antoine Arnault s'était ainsi représenté les attitudes de son ami et son paisible bonheur, il songeait à sa propre enfance, à la petite ville où il était né ; à son père et à sa mère trop différents de lui ; à son adolescence délicate, envenimée de fièvres et d'insomnie, tandis qu'il faisait ses études au lycée de X… et que, blessant ses camarades par son dédain et son silence, il pleurait pourtant le soir de mélancolie, en évoquant le chant du pâtre dans la plaine… Être le maître, et le maître des plus forts et des meilleurs ; être celui qui commande et qui flatte, et qui, retiré le soir dans la solitude de son cœur, pense : « Hommes, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » être celui enfin en qui chantent le plus fortement les légendes mortes et le fier avenir, voilà ce que souhaitait ce jeune David, qui, debout devant l'immense force, appelait et provoquait la Vie.
« Je n'ai point perdu mon temps, pensait Antoine Arnault comme il réfléchissait ce soir-là à son sort ; à vingt-cinq ans, un livre de moi fut bien reçu, et l'autre m'a valu l'honneur d'être ici. Ma jeunesse, mon audace, le désir et le mépris que j'ai de plaire attirent sur moi des regards intrigués. Le maître vénéré dont je suis l'hôte n'a point, il est vrai, tant de finesse qu'il puisse deviner en moi son rival, mais il goûte la forme de mon esprit et suscite volontiers ma conversation… Quant aux femmes, si je ne suis point aimé de cette petite Corinne, c'est qu'elle est sotte et insensible, et si, tout à coup, l'envie me prenait de voir un visage se troubler pour moi jusqu'à mourir, je n'aurais qu'à m'arrêter un de ces jours chez madame Maille.
» D'ailleurs, que fais-je ici? pensa Antoine Arnault avec un peu d'aigreur, car il constatait qu'il ne goûtait pas dans cette demeure la situation prépondérante qu'il jugeait seule tolérable, et que généralement la solitude lui donnait. Voici un mois que je loge chez un maître que je respectais davantage quand je ne le connaissais point ; le don qu'il m'a fait de sa présence me prive de la vénération qu'il m'inspirait ; il est mon débiteur, mais je pense écrire sur lui un petit essai aimable, sincère, aigu, et nous serons quittes.
» Était-ce, continuait-il, — car il se libérait déjà en portant son séjour dans le passé, — était-ce une vie digne de moi? Je me voyais contraint de sourire à chaque parole de mon hôte et d'être de son avis ; si je me hasardais un instant à ne pas l'être, c'était pour mieux lui rendre les armes… Les deux gendres, qui ne font pas de littérature, me considéraient comme quelqu'un venu pour bien manger, et ne cessaient d'attirer mon attention sur les mets.
» Les hommes de roman et de théâtre que je ne flattais point me regardaient comme un débutant naïf lequel cherche à se passer d'eux, mais ne saurait aller loin sans leur secours. Les deux filles mariées, apparemment de prudentes ménagères, faisaient sans doute entre elles le calcul de ce que coûterait à la famille mon séjour qui se prolongeait, et, enfin, l'aimable Corinne me voit sans en être intriguée ni troublée… »
Antoine Arnault prit la résolution de quitter la demeure illustre où il vivait depuis plus d'un mois. Après le dîner, ce soir-là, comme tout le petit groupe était assis devant la maison, près des pelouses que l'ombre envahissait, Antoine Arnault annonça timidement qu'il repartait pour Paris. Il demanda à son hôte la permission de prendre congé de lui le lendemain ; il le remerciait, avec gravité et embarras, du bonheur qu'il avait eu à partager son existence. Et, en effet, il goûtait en ce moment, avec une précieuse tristesse, la saveur de cet instant humain, la forme de cet homme que les honneurs des villes avaient rendu insigne et glorieux, et qui, dans la fraîche énigme de la nuit des jardins, n'avait de soutien que lui-même et que les tendres filles appuyées contre son cœur. Qu'était-il dans la nuit grise et scintillante? un être chétif et diminué qui va se mêler à la mort. Corinne, au travers de l'ombre qui altérait les voix, qui leur donnait un accent falot et déprimé lui demandait par instant « Tu n'as pas froid? » Il répondait « Non », comme quelqu'un qui pense au froid éternel.
Les géraniums et la verveine répandaient dans l'obscurité une odeur mystérieuse, échappée de leurs cœurs fermés. Quelque chose bougeait dans l'air, des insectes, un oiseau, un peu de vent.
Et Antoine Arnault, immobile, glacé, éperdu de rêverie et de tristesse, goûtait cette mélodie, ce silence, cet abîme, ces vies, toute la vie, et sentait monter à ses lèvres le goût du désir doux et funèbre… Il regarda auprès de lui, et vit Corinne qui était assise là il sentit qu'elle le regardait.
Il lui dit :
— Je pars demain.