Sans langueur, sans silence, sans humilité, elle portait son regard actif, son choix, son amusement, sa fragile expertise sur des œuvres dont Antoine pensait : « Ce sont les fiancées immortelles. Les regards des hommes les ont tant aimées, ont mis tant de soupirs, tant de prières devant elles que je ne puis en approcher qu'en respirant des âmes, qu'en remuant et en foulant des âmes, et cette petite fille s'élance sans détours, avec son chapeau de paille, dans la précieuse atmosphère! » Et, mécontent d'elle, Antoine l'enlevait à son puéril examen avant qu'elle eût fini son plaisir.

Ils se disputèrent souvent.

Quand ils arrivèrent en Hollande :

— Mon amie, lui dit-il, je vous donne le paysage. Vous le voyez, voici les plus longues prairies du monde. Que votre regard coure sur elles comme une enfant en jupe courte. Voyez aussi ces innocents moulins : ils tournent comme les enfants rient, comme les enfants crient, avec une force qui les augmente.

La jeune femme, en effet, s'emparait avec amour de la Hollande verte et vernie, jouet solide sur l'espace.

Las de ses petits émerveillements, Antoine dédaignait son amie ; mais, par instants, ivre de mélancolie, il la ramenait sur son cœur.

— Tu ne peux pas savoir, lui disait-il, comme les voyages blessent mon âme, limitent ma chère puissance! Nos joies seront brèves, ô mon amie la terre est petite ; quand je le voudrai, j'aurai vu le monde. Et, un jour, où irons-nous pour goûter encore cette excitation de la surprise dont Edgard Poë a dit : « Être étonné c'est un bonheur! »

Mais elle se plaignait qu'il ne voulût point trouver en elle une suffisante distraction.

Il répondait, serrant le poignet de la jeune femme :

— C'est vrai, ici je n'ai que vous ; vous seule me reflétez et gardez mon image, comme le petit étang dort au pied du château… Mais quel étroit étang que votre cœur! Un cygne y tiendrait à peine.