« Hélas! songeait-il, tout, dans cette ville coulante et molle, est également voluptueux ; il n'y a pas un moindre objet. Tout ondule et fait défaillir! J'ai vu un bouquet de roses balancé sur le flot vert. J'ai vu des rideaux jaunes derrière une tête de jeune femme, dans une fenêtre léthargique. Je vois une ville qui se caresse et se mord jusqu'à ce qu'on ait avec elle la même crispation, le même délire, la même dionysiaque ardeur!
« Comment rester ici, où le cœur en quelques minutes augmente ses battements, sans que la raison s'égare? soupirait Antoine. Déjà je meurs de volupté, et de volupté indéfinie, car c'est la ville qui fait le sortilège… »
Dès ce soir-là, comme il se penchait à la terrasse de l'hôtel, il put connaître le cri de Venise, que Vénus tourmente.
Sur le grand canal, devant Saint-Georges Majeur, dans la nuit obscure, éclairée par les nuées compactes et roses des feux de Bengale, qui faisaient des vapeurs pâmées, on voyait bouger cent gondoles rapprochées, pressées, tissées. Leurs corps noirs, sur l'eau, avaient ce mystérieux mouvement vivant qui semblait à Antoine Arnault secrètement voluptueux, et l'oppressait jusqu'à pleurer.
L'eau et la barque, de quel plaisir ondulent-elles et frissonnent-elles ensemble?
Et voici qu'arrive un radeau lumineux, pavoisé de lampions verts, rouges, blancs ; un faible orchestre y retentit.
Toutes les gondoles se rangent autour de cette barque, et font, sur les flots du canal, une petite place publique, dense, noire et flottante.
Des chants s'élèvent, violons grêles, tambourins, voix pathétiques — voix qui demandent l'eau brûlante pour la soif amoureuse, l'ardeur cruelle pour le cruel désir, — et Antoine Arnault s'enfuit dans sa chambre ; il veut s'assourdir, s'endormir, disparaître ; mais, toute la nuit, il entend ce cri terrible, cette requête à la force mâle, cet appel réitéré, qui pourvoit à l'insatiable sensualité de Venise…
VII
Le lendemain, au lever du soleil, la ville lui sembla plus douce.