Je sens qu’une fureur rôde aux franges des cieux,
Se suspend, pèse et se balance.
Le printemps vient ravir nos rêves anxieux;
C’est la fougueuse insouciance!
C’est un désordre ardent, téméraire, et si sûr
De sa tâche auguste et joyeuse,
Que, comme une ivre armée en fuite vers l’azur,
Nous courons vers la nue heureuse.
Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs
Qui tressaillent et qui consentent,
Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,
Par les odeurs réjouissantes!
Mais non, vous n’êtes pas l’universel Printemps,
O saison humide et ployée
Que j’aspire ce soir, que je touche et j’entends,
Qui m’avez brisée et noyée!
Vous êtes le parfum que j’ai toujours connu,
Depuis ma stupeur enfantine;
La présence aux beaux pieds, le regard ingénu
De ma chaude Vénus latine!
Vous êtes ce subit joueur de tambourin
A qui les montagnes répondent,
Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin
La vive effusion de l’onde!
Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,
L’amoureuse et vaste espérance,
Et les brûlants soupirs que les nuits d’Eleusis
Ont légués à l’Ile-de-France!
C’est à moi que ce soir vous livrez le secret
De votre grâce turbulente;
Les autres ne verront que l’essor calme et frais
De votre croissance si lente.
Les autres ne verront,—Alsace aux molles eaux
Qu’un zéphyr moite endort et creuse,—
Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux
Votre dignité langoureuse!