Puisque, Dieu d'Orient, opulent et cruel,
Vous n'aimiez du sol noir où les hommes expirent
Que ces tapis de fleurs, ces châles sensuels
Bariolés ainsi que de lourds cachemires,
Pourquoi nous avez-vous placés dans ces jardins
Où, l'esprit enfiévré de naïve puissance,
Ignorant votre immense et nonchalant dédain
Nous cherchons à goûter votre invisible essence?
—Pauvres gladiateurs qui n'ont droit qu'à la mort,
La splendeur de l'espoir nous entraîne et nous broie;
Quel but assignez-vous au courage, à l'effort,
Puisque l'homme n'est pas désigné pour la joie?
Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux,
Le bras traînant au bord des pompeuses nuées,
Vous regardez, Sultan d'Asie aux cheveux bleus,
La sombre armée humaine, avide et dénuée.
Vous savez que l'homme est l'esclave révolté,
Celui dont le désir a dépassé vos règles,
Et dont l'esprit, plus haut que la sérénité,
A le frémissement des prunelles de l'aigle.
Et vous vous détournez de son sublime orgueil:
Qu'il souffre, qu'il s'obstine ou défaille, qu'importe?
Son passage ne fait pas d'ombre sur votre oeil
Qu'enchantent des jets d'eau sous les arceaux des portes.
Vous dites: «Que me veut ce lutteur irrité,
Qui, par moi introduit dans la royale arène
Pour servir de spectacle à mon oisiveté,
Pense pouvoir fléchir ma langueur souveraine?
Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forêts
Le détruisent, qu'il aille en ces métamorphoses
Où toujours ma puissance invincible apparaît;
Je ne distingue pas l'homme d'avec les choses…»
—Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs,
Seigneur! Père des flots, des saisons, des contrées;
Des cymbales d'argent semblent frapper les airs,
Et soulèvent aux cieux des trombes azurées!
Non, nous n'avions pas droit à vos soins vigilants,
Notre grandeur n'est pas le fruit d'or de votre oeuvre;
Vous nous aviez créés d'un coeur indifférent,
Comme le rossignol et la verte couleuvre.