Leur triste bouche, hélas! hors du bien et du mal
A conquis la suprême et vaine sauvegarde;
Comme un remous secret, hésitant, inégal,
Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.
Rien en leurs membres las n'a gardé la tiédeur
De la haute aventure, humaine, ample et vivace;
Ils sont emplis d'oubli, d'abîme, de lourdeur;
On sent s'éloigner d'eux l'atmosphère et l'espace.
Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports;
Ainsi qu'une momie au fil d'un flot funèbre,
Ils vont, fardeau traîné vers d'étranges ténèbres
Par la complicité du temps rapide et fort.
Nos déférents regards humblement les contemplent:
Soldats anéantis, victimes sans splendeur!
—J'écoute s'écrouler les colonnes du temple
Que mon orgueil avait élevé sur mon coeur.
Hélas! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre;
Aucun tragique jet de flamme et de fierté
N'émane de ces corps, qui, détachés des nombres,
Sont tombés dans le gouffre où rien n'est plus compté…
Ainsi je m'en irai, cendre parmi les cendres;
Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil,
Mes pas qui, s'élevant, voyaient les monts descendre,
Subiront ce destin singulier et pareil.
Je serai ce néant sans volonté, sans geste,
Ce dormeur incliné qui, si on l'insultait,
Garderait le silence absorbé qui lui reste,
N'opposerait qu'un front qui consent et se tait.
—Ah! quand j'étais si jeune et que j'aimais les heures
Par besoin d'épuiser mon courage infini,
Je songeais en tremblant à la sombre demeure
Qu'on creuse dans le sol granuleux et bruni;
Mais rien n'irritera l'épave solitaire;
La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus.
Quoi! rien n'est donc pour eux? Quoi! pas même la terre
Ne se fera connaître à leurs sens révolus?
Rien! voilà donc ton sort, âme altière et régnante;
Voilà ton sort, coeur ivre et brûlant de désir;
Regard! voilà ton sort. Douleur retentissante,
Voilà votre tonnerre et votre long loisir!