TON ABSENCE EST PARTOUT…
Ton absence est partout une obscure évidence,
Vaste comme la foule, et comme elle encombrant
La route où je m'avance, errante, et respirant
Le souvenir diffus de ta sainte présence…
Partout où tu étais, coeur à jamais enfui,
Tu te dresses pour moi, fantôme tendre et triste,
Et ta compassion inefficace assiste
A tout l'étonnement qui porte mon ennui…
Puissé-je demeurer toujours grave, inquiète,
Et n'accueillir jamais, au calme instant du soir,
Cette paix sans bonheur qui lentement nous guette
Quand l'âme est délivrée, enfin, de tout espoir…
LA NUIT RAPPROCHE MIEUX…
Et nous nous regardons tous les deux fixement,
Elle qui brille et moi qui souffre.
V. HUGO.
La nuit rapproche mieux les vivants et les morts;
Dans l'ombre unie et calme où la fraîcheur s'élance
Voici l'heure du rêve épars et du silence.
A l'horizon s'installe, exacte et sans effort,
La lune demi-ronde, amenant autour d'elle
Son cortège glacé, scintillant et fidèle,
Semblable aux feux légers dispersés dans les ports.
Comme une blanche algèbre, énigmatique et triste,
Cette géométrie insondable persiste,
Et fait des cieux du soir un problème éternel…
Mais rien ne vient répondre à nos pressants appels;
Tout trompe nos regards assurés et débiles,
Les cieux précipités qui semblent immobiles,
L'ombre qui, sur nos fronts, met sa protection,
Le silence propice aux nobles passions.
—O lune aux flancs brisés, mélancolique amphore
D'où ne coule aucun vin pour les coeurs altérés,
Sur Tarente, Amalfi, sur les rochers sacrés,
Baignant l'oeillet marin, les vertes ellébores,
Vous sembliez parfois, d'un regard éthéré,
Secourir notre amère et plaintive indigence,
Mais ce soir je ne sens que votre froid dédain.
—Excitant du désir et de l'intelligence,
O lune, accueillez-vous dans vos pâles jardins
L'immense poésie ailée et taciturne
Qui mène les esprits par delà les instincts,
Et que nous confions aux espaces nocturnes,
A l'heure où, quand tout bruit et tout éclat s'éteint,
Notre coeur vous choisit comme un appui lointain?…
Mais en vain mon esprit qui souffre et qui réclame
Interroge.—La brise, alerte et tiède, trame
Un tissu délié où les parfums se pâment.
Et je respire avec un coeur exténué
La douce odeur des nuits, qui vient atténuer
Le vide sans espoir où ne sont pas les âmes…
PUISQU'IL FAUT QUE L'ON VIVE…
Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert:
Puisqu'on est, sous les coups du muet univers,
Le stoïque marin d'un persistant naufrage;
Puisque c'est à la fois l'instinct et le courage
D'avancer, en laissant tomber à ses côtés
Tous les lambeaux du rêve et de la volupté,
Et, qu'ayant moins de force, on se prétend plus sage;
Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir,
Et que, songeur aveugle, on dépasse l'obstacle
Comme des morts vivants glissant vers l'avenir;
Puisqu'on est tout à coup surpris par le miracle
Du printemps qui revient comme un apaisement:
Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements;
Puisqu'on sent circuler de la terre à la nue
L'entrain mystérieux par qui tout continue,
Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeur
Balancer mollement des archipels de fleurs,
Je pourrais croire encor que la vie est auguste,
Qu'un sûr pressentiment, obscur et solennel,
Fixe au coeur des humains le sens de l'éternel,
Que le labeur est bon, que la souffrance est juste,
Malgré l'essor sans but des méditations,
Malgré l'inerte espace où les soleils fourmillent,
Malgré les calmes nuits où froidement scintille
Le blanc squelette épars des constellations,
Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajoute
A la somme des pleurs, des regrets et des doutes
Rués contre nos coeurs comme des ennemis,
Si je n'avais pas vu leur visage endormi…