Malgré mes bras tendus, malgré mon coeur tenace,
Vous entrez avant moi, compagnons de mes jours,
Dans l'attirante terre, exclusive et vorace,
Qui resserre sur vous ses humides contours.

Voilà donc l'avenir, c'est donc cela qui dure:
La tombe, le caveau, le cloître souterrain!
Et nous, vantant toujours la trompeuse Nature,
Avec les yeux ravis du pâtre et du marin
Nous bénissions le jour luisant, le soir serein;
—Vous seule êtes fidèle, ô secrète ossature!

Autrefois, je voyais se dérouler le temps
Comme une route blanche entourant la montagne,
Et que gravit, dans l'ombre où l'aigle l'accompagne,
Une foule au coeur gai, aux espoirs exultants;

Mais cette sinueuse et noble perspective,
Ce haut pèlerinage au but ambitieux
Etaient un enfantin mirage de mes yeux.
L'humanité chantante, héroïque et pensive
Retombe dans la terre ayant rêvé des cieux!

—Hélas, mes disparus, mes archanges sans ailes,
Vous marchez devant moi pour m'éviter la peur;
Et par vous je sens croître et brûler dans mon coeur,
Au milieu d'une calme et stupéfaite horreur,
Le sombre amour qu'on doit à la mort éternelle!

Déjà combien de mains ont délaissé mes mains…

—Du moins, battez plus fort, coeur empli de courage!
Entraînez avec vous vos morts sur les chemins.
Que leurs regards nombreux brûlent dans mon visage,
Que mon âme abondante abreuve les humains,
Et que je meure enfin comme on vit davantage!…

PUISQU'IL FAUT QUE LA MORT…

Puisqu'il faut que la mort sépare enfin les êtres,
Quel que soit le constant et volontaire amour,
O toi qui vis encor, je bénirai le jour
Où le destin, murant ma porte et mes fenêtres,
M'enferma brusquement dans son austère tour
Où jamais l'Espérance au doux chant ne pénètre.

J'ai souffert, mais du moins n'aurai-je point par toi
Connu cette rusée et lugubre victoire
De demeurer vivante, alors qu'un brick étroit
Entraîne un passager vers les rives sans gloire…