Ton délire est le mien; je sais qu'on recommence
A rêver, à vouloir, d'un coeur naïf et plein,
Chaque fois qu'apparaît le ciel d'un bleu de lin;
Et que le courage est une longue espérance…
Oui, l'espace est joyeux, le vent, dans l'arbrisseau,
D'un doigt aérien creuse une flûte antique.
L'univers est plus vif qu'un bondissant cantique;
Les fleuves, mollement, gonflent sous les vaisseaux;
Les torrents, les brebis viennent d'un même saut
Ecumer dans la plaine, où l'hiver léthargique
Fond, et suspend sa brume aux hampes des roseaux.
L'eau s'arrache du gel, le lait emplit la cruche,
Les abeilles, ainsi que des fuseaux pansus,
Vont composer le miel au liquide tissu,
Blond soleil familier de l'écorce et des ruches!
C'est cet allègre éveil que tes yeux ont perçu:
Oiseau plein de grelots, ô hochet des Ménades,
Héros bardé d'azur, calice rugissant,
Je t'entends divaguer! Tes montantes roulades
Ont l'invincible élan des jets d'eau bondissants.
Matelot enivré dans la vergue des arbres,
Tu mens en désignant de tes cris éblouis
Des terres de délice et des golfes de marbre,
Et tout ce que l'espoir a de plus inouï;
Mais c'est par ce sublime et candide mensonge,
Par ce goût de vanter ce qu'on ne peut saisir,
Que l'esclavage humain peut tirer sur sa longe,
Et que parfois nos jours ressemblent au désir!
T'AIMER. ET QUAND LE JOUR TIMIDE…
T'aimer. Et quand le jour timide va renaître,
Entendre, en s'éveillant, derrière les fenêtres,
Les doux cris jaillissants, dispersés, des oiseaux,
Eclater et glisser sur la brise champêtre
Comme des grains légers de grenades sur l'eau…
—T'espérer! Et sentir que le golfe halette
En bleuâtres soupirs vers le ciel libre et clair;
Et voir l'eucalyptus, dans la liqueur de l'air,
Agiter son feuillage ainsi que des ablettes!
—Voir la fête éblouie et profonde des cieux
Recommencer, et luire ainsi qu'au temps d'Homère,
Et, bondissant d'amour dans la sainte lumière,
La montagne acérée incisant le ciel bleu!
—Et t'attendre! Goûter cette impudique ivresse
De songer, sans encor les avoir bien connus,
A ton regard voilé d'amour, à tes bras nus,
Au doux vol hésitant de ta jeune caresse
Qui semble un chaud frelon par des fleurs retenu!
—Et puis te voir enfin venir entre les palmes,
Innocent, assuré, sans crainte, les yeux calmes,
Vers mes bras enivrés où le destin fatal
Te pliera durement et te fera du mal;
Alors saisir tes mains, comme la brusque chèvre
Mord la fleur de cassie et rompt le myrte étroit;
Et, les yeux clos, avoir, pour la première fois,
Bu l'humide tiédeur qui dort entre tes lèvres…
—O cher pâtre, inquiet et désormais terni.
J'ai vécu pour cela, qui est déjà fini!
CANTIQUE
«Amphore de Cécrops, verse ta rosée bachique!»
(Anthologie grecque.)