Les autres ne verront que vos remparts brisés,
Que vos portes toujours ouvertes,
Où passe sans répit, sous un masque apaisé,
Le tumulte des brises vertes!

Les autres ne verront, ô ma belle cité,
Que la grave et sombre paupière
De tes toits inclinés, qui font à ta fierté
Un voile d'ombre et de prière.

Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel,
Que ta plaine qui rêve et fume,
Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel.
—J'ai vu ton frein couvert d'écume!

Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux,
Que la Marseillaise endormie;
—Moi j'ai vu le soleil, de son égide en feu,
Empourprer ta feinte accalmie.

Les autres ne verront que ce grand champ des morts,
Où le Destin s'assied, hésite,
Et contemple le temps assoupi sur les corps…
—Moi j'ai vu ce qui ressuscite!

CE MATIN CLAIR ET VIF…

Ce matin clair et vif comme un midi du pôle,
Où le vent vient filer le blanc coton des saules,
Où sur le pré touffu, de guêpes entr'ouvert,
On croit voir crépiter un large soleil vert,
Où glissent, sur le Rhin que franchit la cigogne,
Les chalands engourdis qui montent vers Cologne,
Où le village, avec ses lumineux sursauts,
Semble un cercle d'enfants jouant avec de l'eau,
Où j'entends dans les airs les pliantes musiques
Que font en se croisant les brises élastiques,
Je songe, ô mon ami dont je presse la main,
Aux forces du silence et du désir humain,
Puisque le plus profond et plus lourd paysage
Ne vient que de mon coeur et de ton doux visage…

LES NUITS DE BADEN

Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,
Où les noires forêts font glisser vers la ville,
Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,
L'amère exhalaison du végétal amour,

Que de fois j'ai rêvé sur la terrasse, inerte,
Ecoutant les volets s'ouvrir sur la fraîcheur,
Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent
Pour donner à la nuit sa surprenante odeur…