[Noet1: Voir les Bulletins nos 154 et 155 d'avril.]

Ses voyages l'attirèrent plusieurs fois à Paris, où il tenta d'intéresser les financiers à ce produit avec lequel il pourrait «faire sauter notre globe». Mais les banquiers, qui ont de bonnes raisons pour tenir à la stabilité de notre planète, se moquèrent de lui; seul, l'empereur Napoléon III s'intéressa à ses essais, et il décida Pereire à lui prêter cent mille francs; c'est avec cette somme que fut établi le laboratoire d'essais d'Helsingborg, dont je rappelais tout à l'heure l'explosion. Plus tard, après la guerre de 1870, Nobel revint en France, et cette fois pour s'y fixer définitivement; Gambetta, qui sentait la nécessité d'attacher à son pays ce génie puissant et inventif, lui obtint l'autorisation de fonder, auprès de Port-Vendres, une fabrique d'explosifs et d'établir un laboratoire d'essais à Sevran-Livry; mais Nobel fit bientôt connaissance avec les tracasseries administratives; on lui reprocha d'avoir établi son laboratoire dans le voisinage d'une poudrière de l'Etat; le service des poudres et salpêtres, investi d'un monopole légal pour la fabrication des explosifs, défendit âprement ses droits, et le préfet de Seine-et-Oise alla jusqu'à menacer notre inventeur de deux mois de prison pour infraction à je ne sais plus quels règlements. La conséquence ne se fit pas attendre: la France perdit Nobel, qui alla, en 1891, installer sa demeure et son laboratoire à San-Remo; c'est là et en Suède qu'il passa le restant de sa vie, toujours laborieuse, partagée entre les recherches scientifiques, et le souci des grandes affaires qu'il avait établies dans le monde entier. Et voici qui consolera les inventeurs impatients: Nobel n'a pas pris, dans sa vie, moins de 129 brevets, et outre ces travaux d'ordre technique, il a noté, dans ses registres de laboratoire, un grand nombre d'inventions et d'idées qu'il destinait à «ceux qui ont des loisirs».

Il mourut le 10 décembre 1896, âgé de 63 ans; dans sa vie laborieuse, il avait deux fois seulement rencontré sous sa main «le cheveu de l'occasion»; il ne l'avait pas laissé glisser entre ses doigts. La première fois, c'était en 1863; il était alors dans la plus déplorable situation d'esprit et de fortune; sa nitroglycérine effrayait tout le monde; partout elle produisait d'épouvantables explosions; il cherchait par tous les moyens à museler le dogue, sans pouvoir y réussir; il avait essayé d'incorporer l'huile explosive à la poudre noire, mais celle-ci n'en absorbait que 10 % de son poids, ce qui était insuffisant. Finalement, il se contentait d'expédier le dangereux liquide dans des touries, emballées soigneusement avec une espèce de terre siliceuse, nommé kieselghur; cette terre, qu'on trouve en abondance en Allemagne, aux environs de Hanovre, est formée en majeure partie par les carapaces fossiles d'algues unicellulaires, qu'on nomme les diatomées. Elle s'est formé dans les lacs et les étangs qui existaient à l'époque glaciaire, dans ce qui est aujourd'hui la vallée de l'Elbe. Or, il se trouva une fois, qu'une tourie fêlée avait laissé écouler son contenu dans la terre siliceuse, qui l'avait absorbé en formant une sorte de mortier épais. Nobel passant par là, remarqua l'accident; il mania le mortier, l'essaya, et en constata la remarquable stabilité; le choc d'un marteau ne parvenait pas à le faire détonner, et il fallait, pour provoquer l'explosion, recourir au choc plus brutal d'une capsule de fulminate: la dynamite était trouvée, et la fortune de Nobel faite; il ne restait plus qu'à purifier le kieselguhr en séparant, par lévigation, les fines carapaces siliceuses des matières étrangères, à chasser l'eau par une calcination ménagée, et à triturer à la main avec l'huile explosive; les légères diatomées en absorbaient des quantités considérables et constituaient le meilleur des emballages. Quand on voit maintenant, sur tous les chantiers, avec quelle rudesse les cartouches d'explosif sont maniées par des mains malhabiles et rendues imprudentes par l'accoutumance, on ne peut qu'admirer à quel point le brutal explosif a été assagi par la réclusion dans sa prison de silice.

A partir de ce moment là, la dynamite, the giant powder, comme disent les Américains, fut demandée sur les chantiers des deux mondes; Nobel installait partout des fabriques et ne pouvait suffire à satisfaire les demandes. Pourtant, il regrettait toujours l'introduction de cette matière inerte, qui diminuait sensiblement la puissance explosive de la nitroglycérine, et il cherchait, toujours en vain, à faire mieux; un jour en 1875, s'étant coupé un doigt, il avait envoyé chercher chez le pharmacien du collodion pour recouvrir sa blessure d'un enduit imperméable; mais la douleur l'empêcha de dormir pendant la nuit qui suivit, et ramena son esprit vers ses préoccupations coutumières. On sait que le collodion est constitué par du fulmicoton, ou coton-poudre, dissous dans un mélange d'alcool et d'éther. La vue du corps explosif qui formait, sur son doigt blessé, une pellicule transparente, lui suggéra sans doute l'idée d'associer ce corps à la nitroglycérine; toujours est-il qu'à deux heures du matin, il se rendit à son laboratoire et essaya l'expérience, qui réussit à souhait; le mélange de fulmicoton et de nitroglycérine donnait une substance gélatineuse, relativement stable, et qui réunissait en elle, les vertus explosives de ses deux constituants: c'est ainsi que fut trouvée la dynamite-gomme, qui, dans la plupart des applications, s'est substituée à l'ancienne dynamite au kieselguhr.

La dynamite-gomme, qui contenait 8 à 10 % de fulmicoton, était un explosif détonant, c'est-à-dire que la brusquerie de sa décomposition limitait son emploi aux travaux industriels. De cet ouvrier, Nobel rêvait de faire un soldat; il y parvint en élevant jusqu'à 50 %, la proportion de fulmicoton: chose curieuse et inexpliquée, le mélange des deux explosifs brisants, donnait alors une poudre non brisante, qui se contentait de brûler, à la manière d'un feu de Bengale, en donnant des quantités énormes de gaz, mille litres par kilo d'explosif. Ce produit pouvait donc être employé à l'intérieur des canons, comme poudre propulsive: ce fut la poudre Nobel, ou balistite, qui fut adoptée par un grand nombre de nations, entre autres par l'Allemagne et par l'Italie; en même temps, l'Angleterre adoptait, sous le nom de cordite, un explosif qui présentait avec celui-là les plus grandes analogies, à tel point que Nobel engagea un procès long et compliqué pour faire reconnaître ses droits; il le perdit, plus les frais qui montèrent à 500.000 francs, ce qui montre, par parenthèse, que la justice n'est pas plus gratuite en Angleterre qu'en France.

Remarquons que les brevets de la poudre Nobel datent de 1889; ils sont donc postérieurs de trois ans à la découverte française de la poudre sans fumée, trois ans pendant lesquels, grâce à la supériorité de son armement, la France était incontestablement le maître de l'heure. Ce sont les travaux de Nobel, inspirés très probablement par la découverte de Vieille, qui ont rétabli l'équilibre. Nous avions le droit de lui en garder rancune, car Nobel était alors l'hôte de la France; mais cet homme n'avait jamais su ce que c'est qu'une patrie, et comment on l'aime: «Je suis, disait-il, un citoyen universel; ma patrie est où est mon travail, et je travaille partout.» Pourtant, au lieu de l'expulser, nous eussions peut-être été plus sages en le conservant chez nous; un pays n'a jamais trop d'hommes de cette trempe.

L. HOULLEVIGUE.

Quelle bizarre destinée que celle du Suédois Nobel? Il passa son existence à rendre maniable, sous forme de dynamite, la trop pétulante nitroglycérine, si impétueuse que le frôlement d'une plume à sa surface liquide suffit à faire détonner. Il dota l'humanité d'une puissance de destruction qui accrut l'horreur des guerres et favorisa les crimes des anarchistes. Puis, après sa vie, peut-être à titre de réparation, il veut que son oeuvre de mort et de brutalité devienne oeuvre de vie, de fraternité, d'intelligence. Les millions, nés de l'affreuse dynamite, devront servir à pensionner les grands penseurs, les grands philanthropes, les grands médecins.

Et pour être juste, reconnaissons que l'histoire de la poudre ne tient pas tout entière dans les mots ruines et destruction; grâce aux puissants explosifs que lui donne chaque jour la science, l'homme réalise de gigantesques entreprises, autrefois irréalisables: le percement des montagnes (tunnels), la percée des isthmes, le forage de puits de mine jusqu'aux entrailles de la terre. Comme en tout, ici-bas, de l'excès du mal naît le bien, et de ce qui nous semble la mort, sort une nouvelle floraison de la vie.