Nous avons reçu d'un membre de la Ligue sociale d'acheteurs, la lettre suivante qu'il nous a paru intéressant de publier.
«Depuis deux mois déjà, nous vivons sous le régime de l'heure nouvelle. Comment s'en trouve-t-on? Telle est la question que beaucoup se sont posée, et à laquelle nous avons cru intéressant de répondre.
En recueillant dans des milieux hétérogènes, le sentiment de personnes de bon sens, nous sommes arrivés à nous former à cet égard, une opinion que nous prenons la liberté de vous soumettre.
D'une façon générale, nous pouvons d'ores et déjà dire que la mesure a été bien accueillie par tous, et qu'elle a donné de bons résultats. Nous avons d'abord interrogé des employés d'administration, des commis, des ouvriers occupés dans quelques rares usines encore en activité. Tous ont été unanimes à reconnaître que cette innovation était excellente, en ce sens que rentrant de leur travail une heure plus tôt, ils pouvaient avant ou après leur repas du soir, les uns, faire une promenade ou s'occuper de leur jardinet, qu'un grand nombre tiennent de l'oeuvre des jardins ouvriers (lesquels soit dit en passant, se sont considérablement multipliés depuis la guerre), les autres, aider la ménagère dans les divers petits travaux d'intérieur, approprier l'habitation, raccommoder les chaussures, et même se livrer à l'étude ou à la lecture. Tout cela, en plein jour, d'où besogne plus agréable, plus facile, que l'absence de luminaire rend moins dispendieuse. Et, comme l'heure des repas a été avancée, il en est résulté que les clients se sont accoutumés à se rendre aussi de meilleure heure dans les boutiques, pour y faire leurs approvisionnements. Des épiciers, marchands de produits alimentaires et autres, ont trouvé là une occasion de s'affranchir de l'habitude qu'ils avaient de tenir leurs magasins ouverts jusqu'au grand soir et, les fermant moins tard et à heure fixe, ils peuvent à présent goûter un peu les douceurs du home. Mais, si l'on s'est montré généralement satisfait, nous avons cependant rencontré quelques dissidents, dont le plus tenace était un certain monsieur que nous désignerons sous le nom de Monsieur Minutin.
Esprit méthodique, monsieur Minutin ne voyait pas l'opportunité de cette mesure, qui selon lui, est de nature à provoquer une sorte de perturbation dans nos habitudes et qui sera, dit-il, pour beaucoup, l'occasion de passer encore plus de temps au cabaret. Comme le héron, M. Minutin vit de régime et mange à ses heures; après le souper, il fume sa pipe, lit son journal, puis fait la partie de cartes avec madame, jusqu'à dix heures sonnantes, après quoi, ils s'en vont se coucher. Peu lui importe à lui, l'économie d'une heure d'éclairage, qu'il considère comme négligeable. Il nous fut facile de prouver à M. Minutin que son raisonnement portait à faux, en lui opposant d'abord que si l'économie d'une heure d'éclairage, était pour un bourgeois aisé, chose négligeable, il n'en était pas de même pour un très grand nombre, surtout au temps où nous vivons. Amené à reconnaître que la lumière du jour est plus douce, moins fatigante pour les yeux, plus saine en un mot, que toutes les lumières artificielles, qui ont souvent l'inconvénient de fumer et de vicier l'air que nous respirons, M. Minutin qui est loin d'être indifférent à ce qui peut intéresser son hygiène, dut avouer que sous ce rapport l'heure nouvelle avait du bon.
Sans plus de peine, nous arrivâmes à lui enlever de la tête cette idée, que l'heure nouvelle pouvait être pour certains, l'occasion de rester davantage au cabaret, en lui objectant que s'il arrivait à quelques uns, peu intéressants d'ailleurs d'y entrer plus tôt, l'heure de fermeture étant avancée d'autant, ils en sortiraient fatalement plus tôt.
Bref, il arriva que M. Minutin qui, bien que méticuleux n'était cependant pas un homme de parti-pris, se décida tout de même à avancer sa montre d'une heure.
Ceci l'amena à modifier tant soit peu sa façon de vivre; au lieu de rester comme par le passé enfermés chez eux, Monsieur et Madame Minutin prirent l'habitude de faire après le souper, soit au moment où la brise vespérale commence à souffler, une promenade très salutaire qui, ils sont heureux de le reconnaître, facilite leur digestion et les prédispose au sommeil.
S'il en est parmi nos lecteurs qui se reconnaissent dans ce bon bourgeois, dont nous avons essayé d'esquisser le portrait, nous souhaitons qu'à son exemple, revenus de leur impression première, ils se prêtent dorénavant de bonne grâce aux dispositions horaires nouvelles, édictées par des hommes compétents, dans le seul but d'améliorer les conditions de la vie sociale.
Un membre de la Ligue sociale d'acheteurs.