Comme je n'avais point d'autre lit que le sien, étant le seul qui fût dans la maison, je me suis rappelée depuis que le bonhomme avait eu toutes les peines du monde à se faire au veuvage. J'attribuais alors, tant j'étais innocente, à l'amitié paternelle des caresses, qui certainement lui rappelaient les doux moments passés avec Mme ma mère. Je m'aperçus que les jours qu'il rentrait un peu gris, ce qui lui arrivait souvent, sa tendresse augmentait. Aussi je puis dire que je n'ai jamais vu ma mère lui reprocher l'argent qu'il dépensait au cabaret. Enfin, madame, un bon jour il but tant, devint si tendre et si caressant que je fus forcée de quitter la maison paternelle.
Le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller trouver une petite compagne que je connaissais depuis ma plus tendre enfance: elle s'appelait la Dêpoix. Elle me reçut comme une ancienne amie et me mena chez son père, qui était commis à la barrière du Cours.
Le bonhomme, dont la cuisine n'était pas des mieux fondées, ayant peu de contrebandiers pour amis, s'aperçut du tort que faisait un nouvel hôte à son ordinaire; il pria sa fille de me placer quelque part, sa misère ne lui permettant pas de me garder chez lui.
La Dêpoix, qui, par son métier de coiffeuse, se trouvait intéressée dans une espèce de commerce de galanterie, aurait été charmée de me garder avec elle; ma figure, qui se décrassait tous les jours, lui promettait de la dédommager amplement des soins qu'elle aurait pris à me former.
Ne pouvant tirer aucun parti de ma jeunesse, vu les ordres de son père, elle me proposa de me placer chez une dame de ses amies qui m'aimerait beaucoup, me disait-elle, et qui aurait pour moi les meilleurs procédés du monde, pourvu que je voulusse me conduire par ses conseils et faire ce qu'elle me dirait. Je répondis à Mlle Dêpoix que, puisque mon malheur voulait que j'en fusse séparée, j'aurais pour la personne chez laquelle elle me placerait les mêmes égards que pour elle-même; qu'elle pouvait compter en tout sur mon entière obéissance.
Voici, madame, mon entrée dans le monde et l'instant, pour ainsi dire, où commence ma vie. Peignez-vous une fille neuve au point d'ignorer qu'elle est jolie, pour qui le mot d'amour est étranger, qui connaissait presque la pratique du plaisir sans en avoir jamais soupçonné la théorie; une fille trop ignorante pour savoir rougir, simple par innocence, et cependant d'une complexion libertine, conduite chez Mme Verne, qui tenait la maison la plus renommée de Paris.
Vous avez, sans doute, madame, entendu parler de la Verne, qui passait pour entendre le mieux son métier, qui avait les plus jolies filles, abbesse d'une maison où séjournait le dieu du libertinage; pour tout dire enfin, la Pâris de son temps.
Connaisseuse comme était la Verne, vous pouvez penser avec quel plaisir elle me reçut: une fille de mon âge et de ma figure était un trésor pour une femme qui aurait vendu le pucelage d'une poupée.
La Dêpoix, qui avait le département de la toilette des grâces qui composaient son sérail, fut amplement récompensée de ses peines et toucha, par avance, une somme sur la fortune que je devais faire.
Le premier soin de la Verne fut que mon entrée chez elle fût entièrement ignorée par ce qu'elle appelait les nouvellistes du sérail, mousquetaires, pages, gendarmes, qui, de son temps, payaient toujours fort peu; mais en récompense venaient souvent, restaient très longtemps, et empêchaient beaucoup de gens de venir s'amuser, comme robins, financiers, clercs, tous gens tranquilles, que la vue d'un mousquetaire aurait mis dans le cas de manquer à quelque beauté de la façon du monde la plus offensante pour une jolie femme.