¶ Comme le Duc en venant de l'esbat se complaignoit a la duchesse de ce qu'ilz ne pouoient avoir enfant.
Advint un jour que le Duc & la Duchesse venoient de l'esbat. Le Duc luy dit Dame / il nous va mal: car nous ne pouons avoir nulz enfans. Celuy qui nous assembla fist grand peché. et si a un autre fussiez donnee / je croy que eussiez portez enfans: & aussi se j'eusse eu une autre femme / je croy que j'eusse engendré enfans: comme je puis bien faire: que je suis mal fortuné. Mais non pourtant si n'auray je jour de ma vie charnelle compagnie de femme que de vous je vous asseure. Et quand la duchesse eut ouy ce que le duc avoit dit elle dit Sire Duc il nous fault prendre en gré puis qu'il plaist a Dieu: et avoir patience en toutes choses.
¶ Comme Robert le diable fut engendré. Et comme sa mere le donna au diable a son concepvement.
Advint un jour que le duc alla a la chasse: courroucé & quasi comme enragé de dueil / & a soy mesmes se complaignoit et disoit je voys plusieurs notables Dames lesquelles ont plusieurs beaux enfans auquelz elles prengnent plaisir & soulas: je cognois bien maintenant que dieu me hayt: A quoy tient il que je ne le regnie & toute sa puissance: car trop me fait le cueur dolent cest que je ne puis nul enfant avoir. Le duc fist une grande folie de dire telles parolles / car jamais ne dit parolle dequoy tant se repentist ne qui si cher luy coutast / car le diable qui est tousjours prest a decepvoir le genre humain tempta le duc & luy troubla l'entendement tellement que quand il fut retourné en son palays il trouva la duchesse laquelle semblablement estoit courroucee / & lors l'acolla et baisa / et du surplus je n'en dis rien / mais lors le duc fist sa priere a Dieu que a celle heure luy pleust qu'il engendrast un enfant duquel il fust honoré & servy & qu'il donnast grace qu'il luy pleust faire chose qui a dieu fust agreable & qu'il fust a son service. Adonc la dame qui estoit courroucee dit / mais soit au diable puis que dieu n'y a puissance: car ce je conçoy aujourd'huy enfant au diable soit il donné et de cy & desja luy donne de bonne volunté. Or advint que sur ce point le duc qui du diable fut tempté engendra un enfant lequel fist plusieurs maulx en sa vie: & destruisit maintes gens ainsi que verrez cy aprés / car il estoit enclin a tous vices maulx & delitz: mais toutesfois a la fin il se corrigea & convertit si qu'il paya amende salutaire de ses forfaitz a Dieu / et a la fin il fut sauvé comme dit L'escripture.
¶ Comme robert le diable fut né et de la grand douleur que sa mere eut a l'enfantement.
La Duchesse comme dit est devant grosse de l'enfant Robert & le porta son Terme ainsi que femmes ont a coustume de porter leurs enfans combien qu'elle l'eust ja donné au diable / et est a sçavoir que la duchesse en grand angoisse peine et douleur enfante son enfant: car a la peine de l'enfantement demoura l'espace d'un moys ou plus / et se n'eust esté les bonnes prieres / jeusnes / aumosnes que faisoit chascun jour le duc pour la pitié de la duchesse a laquelle il veoit tant de travail endurer / la Duchesse ne fut point delivree de son enfant ainsi que len tient estre vray / ains a l'enfantement fut comme morte. Plusieurs haultes Dames et Damoyselles lesquelles a l'enfantement de la Duchesse que estoient esbahies de la peine qu'elles veoient souffrir et endurer a la duchesse / car elles cuidoient bien qu'elle fust au dernier de ses jours.
¶ Des terribles signes qui furent ouys et veuz au naissement de Robert le diable.
Et quand l'enfant duquel je parle fut né il estoit de horrible stature et lors sourdit une nuee / ainsi que dient les cronicques si obscure qu'il sembloit qu'il deust venir nuict et commença a tonner et esclairer tellement que il sembloit que le ciel fust ouvert & le feu parmy la maison. Les quatre vens aussi furent mis sus par telle maniere que la maison trembloit si fort que une partie tomba par terre. Les seigneurs dames et Damoiselles qui la estoient pensoient bien alors prendre fin veu les terribles tempestes & vens que lors couroient. Ainsi que Dieu voulut le temps s'apaisa & fut serain et doulx: adonc on porta baptiser l'enfant qui fut nommé Robert / car chascun qui l'enfant veoit s'esmerveilloit de ce que il estoit si grand & si bien fourny: car a le veoir on eust juré qu'il eust eu un an antier il estoit nourry quasi a demy et en portant & raportant ledit enfant a l'eglise il ne cessoit de plorer & tantost les dentz luy saillirent desquelles il mordoit les nourrices qui l'alaictoient tellement que nulle femme ne le vouloit plus alaicter / et fut force que on luy baillast a boire par un Bubert qu'on luy mettoit en la bouche / et avant qu'il eust un an antier il alloit & parloit aussi bien que font les autres enfans a cinq ans: tant plus croissoit: tant plus se delectoit a mal faire: car depuis qu'il sceut aller tout seul il n'estoit homme ne femme quil le peust tenir. Et quand il trouvoit les autres petis enfans il les batoit et frapoit et leur jettoit pierres et frapoit de gros bastons et quelque part qu'il fust il ne cessoit de mal faire. Il commença bien jeune a mener mauvaise vie: il rompoit les bras a l'un les jambes a l'autre. Les Barons qui ce veoient desoient que ce estoit jeu: et prenoient plaisir a ce que l'enfant faisoit: dont puis aprés en furent courroucez.
¶ Comme les enfans tous d'un commun accord le nommerent Robert le diable.
Puis peu de temps l'enfant devint grand en corsage et aussi en tresmauvais et despiteux courage: lon dit communement que mauvaise Herbe croist: plus voluntiers que la bonne: Tousjours alloit parmy les Rues heurtant l'un et frappant l'autre: et pareillement tout ce qu'il rencontroit comme s'il fust enragé ou hors du sens: nul ne s'osoit trouver devant luy: aucunesfois les enfans s'assembloient tous ensemble contre luy et le batoient: et quand ilz le veoient venir les uns disoient. Voyez cy venir robert le diable et s'enfuyoient devant luy ainsi que le diable fait devant l'eaue beniste. Et pource que il estoit mauvais les enfans qui avec luy conversoient le nommoient tous d'un accord robert le diable & tellement fut divulgué par tout le Pays que depuis ce nom ne luy fut mué ne jamais ne sera tant que le monde durera. Quand l'enfant eut environ six a sept ans / le duc voyant les manieres de son filz l'appella et luy dit. Mon filz il est temps que tu ayes maistre pour t'aprendre & instruire / et pour te mener a l'escolle: car tu es ja assez grand pour aprendre tous honneur et pour suivre bonne meurs et aprendre a lyre et a escripre / et de fait le duc luy bailla un maistre a fin que par luy fust nourry et gouverné.