Depuis que Robert fust party D'arques d'avec sa mere Chevaucha tant par ses journees: qu'il arriva dedans le boys ou avoit laissé ses compagnons lesquelz disnoient. Et quand ilz virent Robert tous ensemble se leverent pour luy faire honneur et reverence. Adonc Robert leur commença a remonstrer leur vie perverse & mauvaise en les voulant Corriger des maulx qu'ilz avoient faitz & leur dit. Pour l'honneur de Dieu compaignons entendez ce que je vous diray: vous sçavez la delectable vie que nous avons mené le temps passé pour noz corps & noz ames vous sçavez quantes eglises nous avons ravies & destruictes / et quantz marchantz destroussez & mis a mort / quantz gens d'eglises & autres vaillans hommes par nous ont esté mis a mort: desquelz le nombre est infiny. Parquoy nous sommes tous en danger de estre damnez se dieu n'a pitié de nous / parquoy je vous suplye pour l'amour de dieu que soit vostre plaisir de laisser ce dangereux train Et que d'icy en avant entendons a bien faire & a faire penitence de tous les pechez que vous avez commis / car quand est a moy je suis deliberé de m'en aller a rome pour mes pechez confesser: esperant obtenir grace et pardon: et la je feray penitence salutaire ainsi qu'il me sera enjoint. Alors l'un des larrons se leva comme enragé et hors du sens & va dire par grand mocquerie a ses compagnons. Advisez le regnard il deviendra un Hermite. Robert se mocque bien de nous qui est nostre capitaine & nostre maistre & est celuy qui fait pis que nous autres: & qui nous a monstré le train: que vous en semble / cecy durera il en ceste façon. Seigneurs dit Robert je vous prie que vous laissez ces choses & entendez au sauvement de voz ames & de voz corps / et demandez pardon & misericorde a dieu tout puissant & il aura pitié de vous & si vous fera grace: ce seroit une grande erreur a vous de demourer tousjours en tel estat: & pourtant employez voz oeuvres a dieu servir et honorer. Quand Robert eut ce dit l'un des larrons luy dit. Notre maistre laissez toutes ces choses: car vous parlez pour neant: car moy ne mes compagnons pour rien que vous puissiez dire ne faire nous n'en ferons autre chose soyez en seur: & nous donnissiez vous deux cens mille mars tout d'or fin / telle est nostre destinee & intention a cela sommes nous obstinez. Ne nous ne sçaurions jamais demourer en paix ne nous retraire de mal faire tant a cela nous sommes abandonnez et acoustumé quoy qu'il en doive advenir. Tous les autres qui la estoient dirent tous d'un commun accord: il dit vray: car pour vie ne pour mort nous ne nous tiendrons point de mal faire & occire tous les contredisans: & si dirent encores plus outre s'ilz ont esté le temps passé bien mauvais et divers encores seront ilz pires le temps advenir. Il est conclud entre nous autres que de mal faire ne laisserons jamais jour de nostre vie car c'est nostre plaisir et volunté.
¶ Comme Robert assomma tous ses compagnons.
Or quand Robert eut entendu ce que les larrons luy dirent: il en fut courroucé & s'advisa que ce ses ribaulx pilleurs demouroient en telle opinion qu'ilz feroient encores beaucoup de mal / si se tira vers la porte & la ferma: puis print une grosse massue dequoy il frappa un des ribaulx tel coup qu'il tomba par terre / & tellement exploicta Robert sur ces Larrons que l'un aprés l'autre les assomma. Quand Robert eut ainsi atourné ces galans il dit en luy mesme: Galans je vous ay bien guerdonnez de tel service tel loyer. Pour ce que m'avez bien servis je vous ay bien payez selon voz dessertes: car qui bon maistre sert bon loyer en atend. Or a la fait Robert un tel exploit / & pour achever son chef d'oeuvre il pensa qu'il mettroit le feu en la maison: & n'eust esté qu'il y avoit tant de biens lesquelz par le feu se fussent gastez & jamais n'eussent proffité robert eust bruslé la maison / mais il pensa en luy mesmes que ce seroit grand dommage que tant de biens perissent tout en un coup / mais cela ne voulut pas faire: ains ferma la maison & print la clef & avec luy l'emporta.
¶ Comme Robert envoya la clef de sa maison a son pere le duc de Normandie.
Puis quand robert cest ce fait il fist le signe de la Croix & puis se print a chevaucher parmy la Forest / & puis il print son chemin a Rome: ce jour chevaucha tant Robert que la nuyct le print / il avoit grand fain & si ne sçavoit ou il debvoit souper. Tant fist Robert que il approcha d'une Abbaye laquelle avoit en son temps haye / & l'avoit plusieurs fois pillee / & toutesfois un sien parent en estoit abbé: & les moynes hayoient Robert a mort autant que le triacle faict le venim. Robert fist tant qu'il arriva en l'abbaye triste & entra leans sans dire mot a personne. Et quand les moynes le virent si en furent esbahys & espouentez & se mirent a fouyr devant luy en disant. Voyez cy venir robert hors du sens / quel diable l'a icy amené. Adonc renouvellerent les douleurs de Robert & dict a luy mesmes en souspirant en son cueur: bien dois hayr ma vie: car chascun me hayt & me fuyt & deboute: j'ay bien mal usé ma vie & passé mon temps. Robert s'en alla tout droit descendre devant la grand porte de l'eglise de l'abbaye: & la fist son oraison a dieu en ceste maniere: mon Dieu mon createur je te suplye que ayes pitié et mercy de moy / et me vueillez garder de peril & de danger: puis retourna sa parolle vers la table des religieux / & doulcement parla a eulx tant que l'abbé & les religieux vindrent vers luy ausquelz Robert dit. Messeigneurs j'ay grand tort de vous & de vostre eglise: & sçay bien que je vous ay fais plusieurs maulx desquelz je vous requiers pardon: & vous supplie que ayez de moy compassion. En disant ces parolles Robert estoit a genoulx devant l'abbé & les religieux. Quand Robert eust ainsi parlé en general / il dit a l'abbé. Je vous prie de me recommander a mon pere et que luy baillez ceste clef qui est de la maison ou je me tenois moy & mes compagnons lesquelz j'ay tous occis: en celle maison sont tous mes tresors / lesquelz j'ay a plusieurs desrobez tant ceans que ailleurs dequoy j'ay grand douleur & grande desplaisance a mon cueur. Si vous requiers pardon / & supplie que tous les biens qui sont en ceste maison qu'ilz soient rendus a ceulx a qui il apartiennent. Robert demoura celle nuict en ceste abaye & le lendemain se departit & laissa son espee de laquelle il avoit fait tant de maulx / & aussi son cheval & a piedz se mist a chemin pour aller a Rome. Celuy jour l'abbé s'en alla devers le duc & luy porta la clef laquelle Robert luy avoit baillee & luy compta la vie de son filz. Le duc fist rendre aux pauvres gens leurs biens / & a chascun ce qu'il luy appartenoit: icy laisserons a parler du duc & de l'abbé: & retournerons a Robert qui s'en alla a Rome a grand humilité & devotion.
¶ Comme robert s'en alla a Rome pour avoir de ses pechez pardon.
Robert s'en alla tout seul a Rome Dieu le vueille conduire & luy doint grace de parvenir a son propos / si chemina tant robert par ses journees qu'il arriva a Rome au jour du jeudy sainct la veille du grand vendredy / il arriva a bon jour pour soy confesser & mettre en bon estat. Je vous prie que etendez ce que aprés s'ensuyt: & vous orrez merveilles de l'extreme penitence que fist robert ainsi que il pleut au saint pere luy enjoindre pour ses pechez et meffaictz: desquelz il avoit grand contriction et repentance. Robert fist tant que il alla jusques a Rome & changea tout son courage / tellement qu'il fut preudhomme: & pour la grand bonté qui en luy fut L'empereur de Rome qui pour lors estoit luy donna sa fille a femme & l'emmena Robert: a grand honneur et triumphe de Rome jusques en Normandie / mais premier il fist penitence l'espace de sept ans comme cy aprés orez.
¶ Comme Robert vint a Rome.
Quand Robert fust arrivé a Rome comme dessus est dict le jeudy absolu / le Pape qui est vicaire de Dieu en terre / estoit en l'eglise de sainct Pierre & la faisoit le divin service ainsi qu'il est accoustumé de faire. Robert s'efforçoit de aprocher pres du Pape / mais les ministres du Pape estoient courroucez de ce que robert se vouloit aprocher du pape. et aucuns qui le veoient frapoient sur luy. Mais tant plus frapoient robert tant plus s'avançoit et fist tant que il vint ou estoit le pape & se jetta a ses pieds en disant. Pere sainct ayez pitié de moy. Ces motz dit Robert par plusieurs fois / ceux qui estoient pres du pape estoient marris de ce que Robert faisoit si grand bruit & le vouloient oster mais le sainct Pere vayant l'ardent desir de Robert il en eut pitié et dit a ses gens. Laissez le / car a ce que je puis cognoistre de luy il a grand devotion & commanda le Pape faire silence a fin que il peust mieulx entendre ce que robert vouloit dire. Lors Robert parla au pape et dit. Pere sainct je suis le plus grand pecheur & le pire du monde. Le pape print robert par la main & le fist lever puis luy demanda. Mon amy que veux tu dire: et pourquoy crie tu ainsi. Ha pere sainct dit robert je vous supplye de moy ouyr en confession: car ce je n'ay absolution de vous des pechez que j'ay faictz je seray dampné ainsi que on m'a dit / et si ay grand paour que le Diable ne m'emporte: veu les terribles et enormes pechez desquelz suis renpli plus que nul qui soit sur la terre et pource que estes celuy ainsi qu'on dit qui avez la puissance de donner confort a ceulx qui en ont besoing: je vous supplye en l'honneur de la passion de Dieu que il vous plaise de mes maulx & delitz desquelz la conscience me remort: & par lesquelz je suis tant vil & abohminable le plus que n'est un Diable: que vous me vueillez nettoyer de mes pechez. Et quand le Pape ouyt Robert il se doubta que ce ne fust Robert le diable & luy demanda Beau filz es tu point robert duquel j'ay tant ouy parler qu'on dit estre si mauvais & le pire que onc fust sur terre. Ouy dit robert. Le pape luy dit. Tu auras absolution / mais je te conjure de par Dieu tout puissant que tu ne faces mal a nully: et estoit le Pape et ceulx qui la estoient tous espouentez de veoir robert. Alors robert s'agenoilla devant le Pape en grande humilité contriction & repentance de ses pechez & dist. Ja a Dieu ne plaise que je face mal a personne qui soit icy ne autre tant que je m'en pourray garder: tantost le Pape se tira a part et fist venir Robert devant luy lequel il confessa et declara au Pape comme a sa conception pource que sa mere estoit courroucee elle l'avoit donné au diable / disant que de ce avoit grand douleur paour et crainte.