Le 28 mars 1827 mourut, à l’âge de quatre-vingts ans, un homme qui, dit M. de Vaulabelle, «honorait à la fois son nom, le rang où il était né et la France,» le duc de La Rochefoucauld-Liancourt.

Dévoué aux Bourbons jusqu’à sacrifier pour eux sa vie et sa fortune, le duc de La Rochefoucauld eut ce rare honneur de déplaire au gouvernement de la Restauration. Nommé pair de France, il figurait dans la chambre héréditaire au nombre des membres de l’opposition, et prêtait ainsi à la cause libérale l’appui d’une belle vie et d’un grand nom.

Cela déplut à M. de Corbière, qui ne craignit pas de retirer brutalement au duc plusieurs fonctions purement honorifiques auxquelles son grand caractère l’avait naturellement désigné.

Le duc, malgré cette injure, resta fidèle à la cause de toute sa vie; mais, tandis que cette injustice lui faisait une grande popularité, son attitude le brouillait irrévocablement avec la congrégation.

Ainsi que nous venons de le dire, le duc de La Rochefoucauld mourut le 28 mars. Il n’était pas rentré en grâce. Ses obsèques furent indiquées pour le 30. Au milieu de l’immense concours de personnes qu’elles attirèrent, on remarquait un assez grand nombre d’anciens élèves de l’Ecole des Arts et Métiers de Châlons, école dont le duc était fondateur.

Les élèves demandèrent à porter le cercueil de leur bienfaiteur, c’était un hommage public qu’ils voulaient rendre à sa mémoire. Les fils du défunt, les comtes Gaëtan et Alexandre de La Rochefoucauld, crurent devoir accorder cette demande. Tout alla bien jusqu’à l’église. Mais lorsque, la cérémonie terminée, les jeunes gens voulurent reprendre leur fardeau, un commissaire de police s’y opposa. Le cortége était alors dans la rue Saint-Honoré. Les élèves résistant aux ordres du commissaire, celui-ci requit l’aide de la troupe envoyée pour rendre au défunt les honneurs funèbres. Bientôt les baïonnettes, demeurées jusque-là au fourreau, furent mises au bout des fusils. A la vue des soldats, les assistants entourent les jeunes porteurs. On se mêle, on se heurte, une sorte de lutte s’engage, et bientôt le cercueil, échappant aux jeunes gens, glisse et tombe avec un bruit lugubre sur le pavé.

«L’épouvante s’empare des spectateurs, le vide se fait autour des soldats qui relèvent le cercueil à demi brisé, ramassent dans le ruisseau de la rue les insignes du défunt et son manteau de pair souillé de boue, et les placent sur le corbillard que le commissaire de police avait fait avancer.»

Telle avait été la violence du choc, que non-seulement la bière avait été brisée, mais encore une partie des membres s’étaient détachés du corps.

Cette violence atteignant jusque dans la mort un homme dont le seul crime avait été d’être indépendant, ce scandale sacrilége, cette profanation, firent jeter à Paris entier un cri d’indignation. Les journaux s’émurent, les deux Chambres ordonnèrent une enquête.

Eh bien! devant cette réprobation générale, M. de Corbière osa monter à la tribune, non pas pour blâmer les auteurs de cette coupable profanation, mais pour payer un tribut d’éloge aux agents qui avaient fait leur devoir.