LE VIDAME.

Parbleu! Il est arrivé à neuf heures environ, suivi d’un avocat au parlement... je veux dire à la cour royale, je m’y trompe toujours. Quand il est entré, tout le monde s’est levé, excepté moi, bien entendu. Il s’est assis au banc des avocats, tous près de moi, le scélérat! Il a la figure bien trompeuse. Imaginez-vous que cet enragé a l’air d’un très-honnête homme; son regard, que je croyais féroce, est doux; ses yeux, faibles et assez spirituels, sont cachés derrière de larges verres de lunettes; il est tout à fait chauve; son sourire n’a pas cette grimace diabolique que je lui supposais. J’ai cherché dans son accoutrement quelque chose qui me dénonçât le mauvais sujet; eh bien, mon ami, rien du tout: il est mis comme vous et moi quand nous allons dîner à Ville-d’Avray ou dans la rue de Monsieur.

LE BAILLI.

Et quelle contenance avait-il?

LE VIDAME.

Il riait décemment en parlant à ses amis; c’est pour tout dire un criminel d’assez bonne compagnie. A onze heures, Messieurs sont venus en robe, et l’audience a été ouverte. M. Champanhet, avocat du Roi, a pris alors la parole. Je me rappelle heureusement très-bien l’éloquence de M. Champanhet, et je m’en vais vous l’analyser. D’abord, il a commencé par faire l’éloge de M. de Marchangy, qui fit, il y a sept ans, de si belles phrases contre Béranger. Cet exorde m’a vivement touché, et il m’a paru très-adroit. C’était justement comme si l’orateur avait dit: «Marchangy l’illustre, le grand Marchangy, interprétait et faisait condamner le chansonnier. J’interpréterai aussi et j’espère faire condamner le chansonnier. Ensuite, M. Champanhet a lu des chansons que je n’étais pas fâché d’entendre, car je n’ai pas pu me les procurer: Beaudoin les vend si cher! Bref, les horribles chansons m’ont fort amusé. L’avocat du Roi en a fait ressortir toute la monstruosité avec un rare talent. Pour le Sacre de Charles le Simple, par exemple, il a dit une chose infiniment ingénieuse; la voici à peu près: «Comme l’histoire est muette sur le couronnement de Charles III, c’est un délit de faire une chanson à ce sujet, et c’est évidemment une fiction coupable de rechercher dans nos annales le souvenir d’un roi faible et malheureux.» Quand l’avocat a eu foudroyé le sacre, il est passé à la Gérontocratie, et là j’ai été très-satisfait. L’insolent libelliste, dont les poésies sont laides, comme l’a déclaré l’orateur, a osé dans cette chanson dire que tout n’est pas bien en France maintenant, et que nous autres gens d’autrefois, nous sommes trop vieux pour gouverner une nation jeune. J’ai trouvé que le discours de Me Barthe était d’une platitude insupportable; les jacobins l’ont trouvé très-beau; on a applaudi; mais, mon cher, c’est une pitié que de l’éloquence de cette sorte. Ce n’est pas que Barthe manque absolument de talent, mais sa cause était si mauvaise! Les juges le lui ont fait bien voir; c’était une chose si simple et qui souffrait si peu de difficulté, qu’après une grande heure de délibération, ils ont condamné, comme je vous ai dit, Béranger à l’amende, à la prison. Il n’a pas paru triste du tout de cette flétrissure.

LE BAILLI.

Une chose que j’eusse voulue, c’est que la cour eût condamné Béranger à ne plus faire de chansons sous peine de la Bastille.

LE VIDAME.

Mais la Bastille...