Telle est la tactique ordinaire de M. de Martignac. Prodiguer les démonstrations sentimentales à défaut d’arguments, ménager ses adversaires dans l’impuissance de les combattre, parler de ses chagrins ministériels et des dégoûts de la puissance avec une candeur qui fait toujours des dupes: voilà le système adopté par M. le ministre de l’intérieur. Son Excellence a d’ailleurs un vrai talent d’élocution: sa voix flexible et sonore se prête facilement à l’impression qu’il veut produire; mais cette impression est toujours fugitive, parce qu’elle n’est pas le résultat d’une conviction profonde. Tout le monde admire l’orateur, chacun est ébloui, charmé de ses paroles; mais personne ne change d’avis après qu’il a parlé. Nous avons vu, il y a peu de jours, Son Excellence recevoir les félicitations des membres de tous les côtés de la Chambre qu’elle avait essayé de mettre en contradiction avec eux-mêmes; à droite et à gauche, on rendait justice à l’écrivain élégant, au déclamateur habile, mais on ne lui apportait pas une seule voix.

Admirons, toutefois, dans M. le ministre de l’intérieur l’influence prodigieuse qu’un simple changement de position exerce sur les hommes. Je me souviens qu’il y a quatre ou cinq ans, lorsque M. de Martignac était simple directeur général sous le ministère Villèle, il défendait avec chaleur la plupart des mesures proposées par le triumvirat déplorable. Son accent, aujourd’hui souple et insinuant, était fier et insultant pour le côté gauche; cette poignée de membres échappés aux fraudes électorales, cette minorité décimée semblait à peine digne de ses regards ou de sa pitié. Maintenant tout est changé: M. de Martignac réserve son ironie pour les castors de M. de Sallaberry et ses politesses pour M. Etienne. Lequel croire de bonne foi, du directeur général de 1824 ou du ministre de 1829? Aussi, Son Excellence a-t-elle beau protester de sa franchise, les députés lui disent en face que sa franchise est la première de toutes les finesses et que les montagnes changent plutôt de place que les hommes de principes.

Quoi qu’il en soit des antécédents de M. de Martignac, nous ne lui ferons pas l’injure de le comparer à M. de Corbière. Celui-ci était un ours dans toute la force du terme, un brutal, un vrai paysan du Danube, à l’éloquence près; nulle politesse envers les femmes, pas le moindre sentiment des convenances, l’habitude de ne répondre à aucune lettre, une paresse incurable, une insouciance de bonne renommée véritablement extraordinaire. M. de Martignac est d’une exquise urbanité, galant et respectueux avec les dames, obligeant avec tout le monde, même dans ses refus, et très-jaloux, quoi qu’il ait dit, de la faveur publique. Ses yeux bleus sont pleins de douceur, ses manières engageantes, son abord très-affable. Quand on les quitte, ses collègues disent: Je vous salue! M. de Martignac ajoute en souriant: Adieu! Sa mise est recherchée sans affectation, et les dames des tribunes, auxquelles il tourne le dos, trouvent que son toupet de cheveux gris produit plus d’illusion que la perruque de M. Portalis.

M. Portalis est, de tous les ministres, celui que la nature a le plus disgracié, après M. Decaux! Figurez-vous un gros homme enveloppé, depuis la tête jusqu’aux pieds, d’une énorme simarre ou soutane et portant à la main un petit chapeau à trois cornes: tel est l’aspect que présente M. le garde des sceaux lorsqu’il s’avance, précédé de deux huissiers, vers le banc des ministres. Sa figure, composée de traits lourds et insignifiants, est celle d’un vieux procureur ou d’un de ces curés de village que je rencontre souvent dans les boutiques de lithographies. Rien de spirituel, de pensif ni d’énergique ne se lit sur son front; la face de la Justice, telle qu’on la gravait jadis en cul-de-lampe sur le Bulletin des lois, n’avait rien de plus impassible que celle de M. Portalis. Son organe sourd et parfois nasillard, sa lenteur naturelle ou calculée et ses subtilités de légiste lui donnent quelque ressemblance avec ces prêtres de l’antiquité chargés de rendre les oracles. Mais, malheureusement, le temps des oracles est passé, et la Chambre prête rarement une oreille attentive aux paroles de M. le garde des sceaux. Chacun sait qu’il a été porté au pouvoir par l’influence du nom de son père, et l’on ne s’occupe guère de le troubler dans la jouissance de sa succession.

Le souvenir de la fatuité de son prédécesseur a, d’ailleurs, été fort utile à M. Portalis. Qui n’a plus d’une fois éprouvé je ne sais quelle colère soudaine en voyant entrer dans la Chambre le fameux comte de Peyronnet, la main appuyée sur le flanc, la tête haute et le regard dédaigneux, comme un pacha dans un conseil d’eunuques? Qui ne se souvient de ces apostrophes insolentes adressées par lui à la minorité opprimée qui, seule, défendait alors les droits méconnus du pays? Non, Walpole n’était pas plus audacieux lorsqu’il insultait à Windham et aux restes de l’opposition mourante dans le parlement d’Angleterre! Ces souvenirs ont protégé la médiocrité de M. Portalis; sa figure, du moins, n’a rien qui soit incompatible avec sa dignité, et, puisqu’il n’est pas nécessaire de ressembler à l’Apollon du Belvédère pour être ministre de la justice, autant valait M. Portalis que tout autre pour occuper cette place dans un ministère sans couleur.


ÉPITAPHE.

Ci-gît l’avocat des abus,
Le patron de la servitude.
Il aima peu la Charte et se fit une étude
De sauter par-dessus.


COUPS DE LANCETTE.