Et ne craignez pas que la veine de la raillerie s’épuise, il en restera encore assez pour flétrir les débauches des derniers Valois, pour dire les ignominies de la cour des Hermaphrodites, pour écrire la Satire Ménippée.

L’imprimerie, cependant, était venue se mettre au service de l’esprit, auxiliaire redoutable! La force brutale avait la poudre, l’esprit eut le livre, plus fort que le canon. On encloue l’artillerie, la pensée est impérissable. Guttemberg donna le vol à l’idée captive: elle allait planer un instant sur le monde, puis le conquérir, sans que rien pût l’arrêter jamais, ni la hache ni le bûcher, ni la Bastille du despote, ni les cachots de l’Inquisition. Que d’entraves à sa marche, pourtant! Que d’insensés essayèrent de la combattre, plus insensés que Xerxès faisant fouetter la mer. Pour l’idée on dressa le pilori, mais le tréteau infâme de la place publique fut comme son Sinaï d’où elle rayonna sur le monde.

Alors l’esprit français ne pouvait suffire à nombrer ses soldats. Toute une armée combattait sous ses drapeaux, guidée, commandée par des hommes de génie, par Montaigne, par Rabelais, par d’autres encore dont pourrait, au besoin, se réclamer le petit journal.

Nous sommes loin, ce semble, de ce petit journal, nous y touchons cependant. Il fallait indiquer son passé, ses origines, pour faire comprendre son succès dès son apparition, pour expliquer ses triomphes et ses revers.

Il parut, et il fut acclamé.

C’est qu’il était et qu’il est encore le véritable représentant de notre genre d’esprit; genre difficile, qui ne se comprend plus à un quart de lieue des frontières de France, qu’on ne saisit pas toujours dans les provinces un peu éloignées de la capitale.

Le petit journal est l’expression dernière de la satire; elle avait revêtu toutes les formes, gros livre, feuille volante tour à tour, aucune ne lui avait donné cette force, cette activité d’impulsion, cette liberté d’action, cette publicité.

Et il est resté ce qu’il fut le premier jour, un pamphlet périodique, une épigramme quotidienne. Vous pouvez l’ouvrir, il vous donnera le dernier bon mot de la veille, la première méchanceté du lendemain.

Cependant le journal ne vint que bien longtemps après la découverte de l’imprimerie; depuis 200 ans, on fondait des caractères mobiles lorsqu’on eut la première idée d’un recueil périodique.

A Théophraste Renaudot revient l’honneur d’avoir réalisé en France cette idée appliquée déjà en Angleterre et à Venise.