[233] Ici, gâté plutôt que méprisé.
[234] Pourvu que.
[235] Il n’y a eu, ni sous la régence, ni sous le règne de Charles V, de révolte dont la punition ait présenté des circonstances semblables à celles qu’on remarque dans ce passage du Ménagier de Paris, mais il me paroît au contraire s’appliquer parfaitement aux exécutions qui eurent lieu en 1383, au retour de la campagne de Flandre, et je crois que par une des plus grans cités de ce royaume il faut entendre Paris et non pas Rouen qui fut le théâtre de scènes analogues, mais non aussi sanglantes à beaucoup près. Cette expression aura été suggérée à l’auteur par sa prudence, afin de ne pas désigner trop clairement à ses contemporains les personnes dont il parloit.
Suivant le Religieux de Saint-Denis (liv. III, chap. IV), Charles VI (encore presque enfant, et agissant sous l’influence de ses oncles) auroit appris à Rouen, où il auroit alors séjourné trois jours, la sédition des maillotins de Paris. Il auroit à cette même époque, (qu’il faudroit placer dans les premiers jours de mars 1381-2, puisque la sédition des maillotins commença le 1er de ce mois), puni de mort les chefs d’une sédition dite la Harelle qui auroit eu lieu antérieurement à Rouen. Le Moine de Saint-Denis est dans l’erreur au moins quant à la date et à la durée du séjour de Charles VI dans cette ville. Il résulte de nombre de pièces du registre 120 du Trésor des Chartes, que le roi entra à Rouen pour la première fois depuis son sacre le 29 mars 1381-2 seulement, et qu’il y étoit encore au moins le 4 avril. Il étoit le 1er mars à Vincennes. En tous cas ces exécutions paroissent avoir été trop peu nombreuses pour qu’on reconnoisse en elles celles dont parle notre auteur. (Le registre 120 ne contient la mention que de l’exécution d’un valet à Rouen.) Il en est de même des poursuites auxquelles donna lieu la même sédition, onze mois après, en mars 1382-3 qui, suivant Farin (Histoire de Rouen, 1668, in-12, I, 527), ne coûtèrent la vie qu’à deux misérables. D’ailleurs le roi n’étoit pas présent, contrairement à ce que me semble indiquer le récit du Ménagier. Notre auteur paroît en outre avoir eu peu de relations avec Rouen qu’il ne nomme pas une fois dans son livre, et il résulte de son récit qu’il connoissoit la bourgeoise dont il parle. Il est donc plus naturel de supposer qu’elle étoit de la même ville que lui, c’est-à-dire de Paris.
La sédition des maillotins commença le 1er mars 1381-2. Le prévôt de Paris fit bien, peu de temps après, quelques exécutions, mais elles ne portèrent que sur des gens obscurs et furent peu nombreuses. Il n’en est pas de même de la sanglante punition que le roi infligea à la ville de Paris à son retour de Flandre à raison des mêmes événemens.
Vainqueur à Rosebecque, le 27 novembre 1382, le roi entre à Paris le 11 janvier 1382-3. Le 12 et les jours suivans trois cents riches bourgeois sont arrêtés: huit jours après on en conduit deux au supplice, et les exécutions se succèdent rapidement. On voit dans des lettres de rémission qu’Audouin Chauveron prévôt de Paris et des gens d’armes alloient nuit et jour prendre plusieurs bourgeois dont des aucuns l’on faisoit hastives exécutions, et que l’on faisoit justice de jour en jour d’aucuns des habitans de Paris. (Voir ci-après, p. 138. Chascun jour.) Le 27 janvier, jour de la publication de l’ordonnance qui abolissoit la prévôté des marchands, douze notables habitans de Paris, parmi lesquels étoit le célèbre Jean Desmares, avocat général, victime innocente de la haine des ducs de Berry et de Bourgogne, périrent encore sur l’échafaud. Cent personnes furent ainsi exécutées du 19 ou 20 au 27 ou 28 janvier: les autres prisonniers furent condamnés à des amendes pécuniaires souvent égales ou supérieures à la valeur de tous leurs biens.
Il me paroît impossible de ne pas reconnoître dans ces événemens ceux auxquels fait allusion l’auteur du Ménagier, mais quel est ce seigneur et quelle est cette femme de très grant nom en bourgeoisie? Pour découvrir quelque trace de cette mystérieuse histoire, j’ai parcouru les registres 120 à 128 du Trésor des Chartes depuis mars 1381-2 jusqu’en avril 1385-6. Parmi les quarante-sept pièces relatives à ces événemens (sur lesquels je donnerai peut-être un jour un mémoire détaillé), j’ai remarqué trois et surtout deux lettres de rémission qui pourroient s’appliquer au mari dont notre auteur nous a transmis l’histoire.
La première, en date d’août 1383, est accordée à Jehan Filleul, notaire au Châtelet, alors âgé de vingt-six ans, qui avouoit avoir pris part à toutes les délibérations hostiles au rétablissement des impôts, et avoir conseillé à Aubert de Dampierre, riche drapier, l’un des suppliciés, de faire soulever la ville pour empêcher son arrestation.
Il n’est pas dit dans les lettres de rémission qu’il fut emprisonné mais qu’il s’enfuit de Paris. Cependant il est cité dans le Religieux de Saint-Denis (en qualité d’avocat au Châtelet, ce qui est une erreur) parmi les trois cents bourgeois arrêtés depuis le 12 janvier, et si, comme il y a lieu de le croire, cette assertion est exacte, pour qu’il ait pu s’absenter de Paris, il faut qu’il ait été relâché au moins provisoirement. Or, il eut besoin d’une bien forte protection pour échapper ainsi au châtiment que lui auroient certainement valu les faits dont il s’avouoit coupable. On mentionne dans la rémission qu’il avoit une jeune femme; son nom de famille n’est pas donné, mais la position du mari peut faire supposer qu’elle étoit d’une bonne famille bourgeoise. (R. 123, 83.)
Colin Brun, drapier, étoit jeunes homs, issu de bonnes gens et de bon lignage, fils d’Anthoine Brun homme ancien de l’aage de quatre-vingt seize ans lequel s’estoit bien porté envers les prédécesseurs du roi qu’il avoit servis en son mestier de draperie. Il étoit marié depuis deux ans à une jeune femme qui en avril 1383 venoit d’accoucher de son premier enfant. Il avoit été condamné à deux mille francs d’amende et au bannissement. Le roi lui remit le bannissement et la moitié de l’amende. Il n’étoit coupable que d’avoir assisté aux réunions et aux prises d’armes. (R. 122, 217.)