Bien peust au marquis de Saluces ainsi crueulx et très rigoreux mary souffire la preuve non pareille qu’il avoit faicte de sa femme sans luy plus essaïer ne donner autre torment. Mais ils sont aucuns qui en fait de souspeçon, quant ils ont commencé, ne scevent prendre fin ne appaisier leur courage.
Toutes ces choses passées, le marquis conversant avec la marquise la regardoit souventesfois pour veoir s’elle monstroit envers luy aucun semblant des choses trespassées, mais oncques il n’apperceust en elle mutation ne changement de couraige. De jour en jour la trouvoit joyeuse et amoureuse et plus obéissant, par telle manière que nul ne povoit appercevoir que en icelles deux personnes eust que un courage, lequel courage et voulenté principalment estoit du mary, car ceste espouse, comme dit est dessus, ne vouloit pour elle ne par elle aucune propre affection, mais remettoit tout à la voulenté de son seigneur.
Le marquis ainsi amoureusement vivant avec sa femme en grant repos et en grant joie, sceust qu’il estoit sur ce une renommée, c’est assavoir que pour ce que le marquis non advisant le grant lignage dont il estoit yssus, honteux de ce qu’il s’étoit conjoint par mariage à la fille Jehannicola très povre homme, vergongneux de ce qu’il avoit eu deux enfans, il les avoit fait mourir et gecter en tel lieu que nuls ne savoient qu’ils estoient devenus. Et combien qu’ils l’amassent bien par avant comme leur naturel seigneur, toutesvoies pour ceste{v. 1, p.115} cause ils le prenoient en haine laquelle il sentoit bien. Et néantmoins ne voit-il fleschir ne amolier son courage rigoreux, mais pensa encores par plus fort argument et ennuyeuse manière prouver et tempter son espouse, par prendre autre femme.
Douze ans estoient jà passés que la fille avoit esté née; le marquis manda secrètement à Romme au saint père le Pape et fist impétrer unes bulles saintifiées par lesquelles la renommée ala à son peuple que le marquis avoit congié du Pape de Romme que pour la paix et repos de luy et de ses subjects, son premier mariage délaissé et dégecté, il peust prendre à mariage légitime une autre femme. Laquelle chose fust assez créable au peuple rude qui estoit indigné contre son seigneur. Ces froides nouvelles de ceste bulle, que le marquis devoit prendre une autre femme, vindrent aux oreilles de Grisilidis fille de Jehannicola, et se raisonnablement fut troublée en son courage nul n’en doit avoir merveille. Mais elle qui une fois d’elle mesmes et des siens s’estoit soubsmise à la voulenté de son seigneur, de son fait franchement délibérée et conseillée, prist cuer en soy, et comme toute reconfortée conclut qu’elle attendroit tout ce que cellui ouquel elle s’estoit toute soubsmise en vouldroit ordonner.
Lors manda et escript à Boulongne le marquis au conte de Péruse et à sa seur qu’ils lui amenassent ses enfans, sans dire de qui ils estoient, et sa seur rescript que ainsi le feroit-elle. Ceste venue fust tantost publiée, et fut la renommée de courir par tout le païs qu’il venoit belle vierge extraicte de grant lignaige qui devoit estre espouse du marquis de Saluces.
Le conte de Péruse acompaignié de grans chevaliers{v. 1, p.116} et de dames se départi de Boulongne et amena avecques luy le fils et la fille du marquis. Et estoit le fils de l’aage de huit ans et la fille de l’aage de douze ans laquelle estoit très belle de corps et de visaige et preste à marier, et estoit parée de riches draps, de vestemens et de joyaulx, et à certain jour ordonné devoit estre à Saluces.
Entretant que le conte de Péruse et les enfans estoient au chemin, le marquis de Saluces appella Grisilidis s’espouse en la présence d’aucuns de ses barons et lui dist telles paroles: Ès temps passés, je me délictoie assez de ta compaignie par mariage, tes bonnes meurs considérant et non pas ton lignaige, mais à présent, si comme je voy, grant fortune chiet sur moy et suis en un grant servaige, ne il ne m’est pas consentu que un povre homme laboureur dont tu es venue ait si grant seigneurie sur mes vassaulx. Mes hommes me contraignent, et le Pape le consent, que je prengne une autre femme que toy laquelle est ou chemin et sera tantost icy. Soies doncques de fort courage, Grisilidis, et laisse ton lieu à l’autre qui vient. Prens ton douaire et appaise ton couraige. Va-t’en en la maison ton père; nulle riens qui soit à l’omme ou à la femme en ce monde ne peut estre perpétuel.
Lors respondi Grisilidis et dist ainsi: Monseigneur, je créoie bien, ou au moins le pensoie-je, que entre ta magnificence et ma povreté ne povoit avoir aucune proportion ne températion, ne oncques je ne me réputay estre digne d’estre non tant seulement ton espouse, mais d’estre ta meschine, et en ce palais cy ouquel tu m’as fait porter et maintenir comme dame, je prens Dieu en tesmoingnage que je me suis toujours réputée et démenée comme ancelle, et de tout le temps que j’ay{v. 1, p.117} demouré avec toy je te rens grâces, et de présent je suis appareilliée de retourner en la maison mon père en laquelle je useray ma vieillesse et vueil mourir comme une bieneureuse et honnorable vefve, qui d’un tel seigneur ay esté espouse. Je laisse mon lieu à Dieu qui vueille que très bonne vierge viengne en ce lieu ouquel j’ay très joyeusement demouré, et puisque ainsi te plaist, je, sans mal et sans rigueur, me pars. Et quant est à mon douaire que tu m’as commandé que je doie emporter, quel il est je le voy. Tu scez bien, quant tu me prins, à l’issue de l’hostel de mon père Jehannicola, tu me feis despouillier toute nue et vestir de tes robes avec lesquelles je vins à toy, ne oncques avecques toy je n’apportay autres biens ou douaire fors que foy, loyauté, révérence et povreté. Vecy doncques ceste robe dont je me despouille, et si te restitue l’annel dout tu me espousas; les autres anneaulx, joyaulx, vestemens et aournemens par lesquels j’estoie aournée et enrichie sont en ta chambre. Toute nue de la maison mon père je yssis, et toute nue je y retourneray, sauf que ce me sembleroit chose indigne que ce ventre ouquel furent les enfans que tu as engendrés deust apparoir tout nu devant le peuple, pour quoy, s’il te plaist et non autrement, je te prie que pour la récompensation de ma virginité que je apportay en ton palais et laquelle je n’en rapporte pas, il te plaise à commander que une chemise me soit laissée, de laquelle je couvriray le ventre de ta femme, jadis marquise, et que pour ton honneur je me parte au vespre.
Lors, ne se pot plus le marquis tenir de plourer de la pitié qu’il eust de sa très loyale espouse. Il tourna sa face et larmoiant commanda que au vespre une seule{v. 1, p.118} chemise luy fust baillée. Ainsi fut fait; au vespre elle se despouilla de tous ses draps et deschaussa et osta les aournemens de son chief, et de sa seule chemise que son seigneur lui avoit fait bailler humblement se vesti, et de ce fut contente, et se parti du palais nus piés, le chief descouvert, acompaignée de barons et de chevaliers, de dames et de damoiselles qui plouroient et regardoient ses grans vertus, loyaulté et merveilleuse bonté et patience. Chascun plouroit, mais elle n’en gecta une seule larme; mais honnestement et tout simplement, les yeulx baissiés, vint vers l’hostel de son père Jehannicola, lequel oy le bruit de la venue de si grant compaignie. Et pour ce que cellui Jehannicola qui estoit vieil et sage avoit tousjours tenu en son cuer les nopces de sa fille pour souspeçonneuses, créant que quant son seigneur seroit saoul du petit mariage d’une si povre créature, de légier, luy qui estoit si grant seigneur, lui donroit congié, fut adoncques tout effréé et soudainement vint à l’uis et vit que c’estoit sa fille toute nue, et lors prist hastivement la povre et dessirée robe qu’elle avoit pieçà laisiée, et tout larmoyant acourut à l’encontre de sa fille laquelle il baisa et revesti et couvri de sa dicte vieille robe. Et quant Grisilidis fut venue sur le seuil de l’uis de l’hostel de son père, elle, sans monstrer aucun semblant de desdaing ne de courroux, se retourna devers les chevaliers, dames et damoiselles qui l’avoient acompaignée, et de leur compaignie et convoy les mercia doulcement et humblement, et leur dist et monstra par belles et doulces paroles que pour Dieu elles ne voulsissent ne dire, ne penser, ne croire que son seigneur le marquis eust aucunement tort vers elle, qu’il n’estoit mie ainsi,{v. 1, p.119} mais avoit bonne cause de faire tout ce qu’il luy plaisoit d’elle qui bien estoit tenue de le souffrir et endurer. Et aussi véoient-elles bien que à elle n’en desplaisoit point, en elles admonestant que, pour l’amour de Dieu, elles voulsissent amer léalment leurs maris et très cordieusement et de toute leur puissance les servir et honnourer, et que plus grant bien et greigneur renommée ne meilleure louenge ne povoient-elles en la parfin acquérir, et leur dist adieu. Et ainsi entra en l’hostel de son père, et les seigneurs et dames qui l’avoient convoiée s’en retournèrent plourans et fort gémissans et souspirans, tellement qu’ils ne povoient regarder l’un l’autre ne parler l’un à l’autre.
Grisilidis du tout en tout fut contente; oublieuse et nonchalant des grans aises et des grans richesses qu’elle avoit eues et des grans services, révérences et obéissances que l’en lui avoit faictes, se tint avec son père à petite vie, comme devant, povre d’esperit et en très grant humilité vers ses povres amies et anciennes voisines de son père, et vesquit de moult humble conversation. Or peut-l’en penser quelle douleur et desconfort avoit le povre Jehannicola qui estoit en sa vieillesse voyant sa fille en un si povre et si petit estat comme elle estoit, après si grans et si haultes honneurs et richesses; mais c’estoit un merveilleux bien de veoir comment bénignement, humblement et sagement, elle le servoit, et quant elle le véoit pensif, comment sagement elle le reconfortoit, et après le mettoit en parole d’autre matière.