Assez tost après icelle commère se parti et en s’en retournant encontra une autre commère qui luy emprist à dire dont elle venoit, et celle tantost luy dist qu’elle venoit de veoir la bonne dame qui estoit malade et avoit ponnu deux œufs, et luy pria et aussi l’autre luy promist que ce seroit secret. L’autre encontra une autre et en secret luy dist que la bonne dame avoit ponnu quatre œufs: l’autre encontra une autre et luy dist huit œufs, et ainsi de plus en plus multiplia le nombre. La bonne dame se leva et sceut que par toute la ville l’en disoit qu’elle avoit ponnu une pannerée d’œufs. Ainsi s’apparceut comment femmes sont mal secrètes, et qui pis est le racontent tousjours en pire endroit.

Et pour ce, belle seur, sachiez vos secrets céler a tous, vostre mary excepté, et ce sera grant sens, car ne créez pas que une autre personne cèle pour vous ce que vous mesmes n’arez peu ou sceu céler; et pour ce soyez secrète et célant à tous fors à vostre mary, car à celluy ne devez-vous riens céler, mais tout dire, et luy à vous aussi ensemble. Et il est dit Ad Ephesios Vº: Sic viri debent diligere uxores scilicet ut corpora sua. Ideo ibidem dicitur: Viri diligite uxores vestras; et Unusquisque uxorem suam diligat sicut se ipsum, c’est à dire quel’homme doit amer sa femme comme son propre corps, et pour ce, vous deux, c’est assavoir l’homme et la femme, devez estre tout un, et en tout et partout l’un de l’autre conseil ouvrer, et ainsi font et doivent faire les bonnes et sages gens. Et vueil bien que les maris sachent que aussi doivent-ils céler et couvrir les simplesses{v. 1, p.182} jà faictes par leurs femmes, et doulcement pourveoir aux simplesses à venir. Et ainsi le voult faire un bon preudome de Venise.

A Venise furent deux mariés qui orent trois enfans en mariage. Après, la femme fu gisant au lit de la mort et se confessa, entre les autres choses, de ce que l’un des enfans n’estoit pas de son mary. Le confesseur à la parfin luy dist qu’il auroit advis quel conseil il luy donroit et retourneroit à elle. Icelluy confesseur vint au phisicien qui la gouvernoit et luy demanda l’estat de la maladie d’elle. Le phisicien dist qu’elle n’en pourroit eschapper. Adonc le confesseur vint à elle et luy dist comment il s’estoit conseillié de son cas et ne véoit mie que Dieu luy donnast santé, se elle ne crioit mercy à son mary du tort qu’elle luy avoit fait. Elle manda son mary et fist tous vuidier hors de la chambre excepté sa mère et son confesseur qui la mirent et soustindrent dedens son lit à genoulx, et les mains joinctes devant son mary, luy pria humblement mercy de ce qu’elle avoit péchié en la loy de son mariage et avoit eu l’un de ses enfans d’autre que de luy: et disoit oultre, mais son mary l’escria en disant: Ho! ho! ho! n’en dictes plus! Sur ce la baisa et luy pardonna en disant: Jamais plus ne le dictes, ne nommez à moy ne à autre lequel c’est de vos enfans, car je les vueil aimer autant l’un comme l’autre si également que en vostre vie ne après vostre mort vous ne soïez blasmée, car en vostre blasme aroie-je honte, et vos enfans mesmes et autres par eulx, c’est assavoir nos parens, en recevroient vilain et perpétuel reprouche. Si vous en taisiez: je n’en vueil plus savoir afin que l’en ne die mie que je face tort aux autres deux. Qui que cestuy soit, je luy donne en pur{v. 1, p.183} don, dès maintenant, à mon vivant, ce que le droit de nos successions luy monteroit.

Belle seur, ainsi véez-vous que le sage homme fleschi son courage pour saulver l’onneur de sa femme qui redondoit à luy et à ses enfans, et par ce vous appert que les sages hommes et les sages femmes doivent faire l’un pour l’autre pour sauver son honneur. Et à ce propos peut estre trait autre exemple.

Il fut un grant sage homme que sa femme laissa pour aler avec un autre homme jeune en Avignon, lequel quant il en fut saoul la laissa, comme il est acoustumé que tels jeunes hommes font souvent. Elle fut povre et desconfortée; si se mist au commun pour ce qu’elle ne sceut de quoi vivre. Son mary le sceut depuis et en fut moult courroucié et mist le remède qui s’ensuit. Il mist à cheval deux des frères de la femme et leur donna de l’argent et leur dist qu’ils alassent querre leur seur qui estoit ainsi comme toute commune en Avignon, et qu’elle feust vestue de housse et chargiée de coquilles, à l’usage de pelerins venant de Saint Jaques, et montée souffisament, et quant elle seroit à une journée près de Paris, qu’ils le luy mandassent. A tant se partirent. Le sage homme publia et dist partout à un et à autre qu’il estoit bien joyeulx de ce que sa femme retournoit en bon point, Dieu mercy, de là où il l’avoit envoyée, et quant on luy demandoit où il l’avoit envoyée, il disoit qu’il l’avoit pieçà envoyée à Saint Jaques en Galice pour faire pour luy un pélérinage que son père à son trespassement luy avoit enchargié. Chascun estoit tout esbahy de ce qu’il disoit, considéré ce que l’en avoit par avant dit d’icelle. Quant sa femme fut venue à une journée près de Paris, il fist parer son{v. 1, p.184} hostel et mettre du may et de l’erbe vert[300] et assembla ses amis pour aler au devant de sa femme. Il fut au devant et s’entre-baisièrent, puis commencèrent l’un et l’autre à plourer, et puis firent très grant joye. Il fist dire à sa femme que à tous elle parlast esbatéement[301], haultement et hardiement, et à luy mesmes, et mesmement devant la gent, et qu’elle venue à Paris alast sur toutes ses voisines l’une après l’autre et ne fist nul semblant de rien que de joye. Et ainsi le bon homme retourna et garda l’onneur de sa femme.

Et, par Dieu, se un homme garde l’onneur de sa femme et une femme blasme son mary ou seuffre qu’il soit blasmé, ne couvertement, ne en appert, elle mesmes en est blasmée, et non sans cause; car, ou il est blasmé à tort, ou il est blasmé à droit: s’il est blasmé à tort, donc le doit-elle aigrement revenchier; s’il est blasmé à droit, donc le doit-elle gracieusement couvrir et doulcement défendre, car il est certain que se le blasme demouroit sans estre effacié, de tant comme auroit plus meschant mary, seroit elle réputée pour meschant et partiroit à son blasme pour ce qu’elle se seroit mariée à si meschant. Car, tout ainsi comme celluy qui joue aux eschez tient longuement en sa main son eschec avant qu’il l’assiée pour adviser de le mettre en lieu seur, tout ainsi la femme se doit tenir pour advisier et choisir et se mettre en bon lieu. Et s’elle ne le fait, si luy soit reprouchié, et doit partir au blasme de son mary; et se il est en rien taché, elle le doit couvrir et céler de tout son povoir. Et autel doit faire le mary de sa femme, comme dit est dessus et dit sera cy après.{v. 1, p.185}

Je sceus un bien notable advocat en Parlement, lequel advocat avoit eu une fille qu’il avoit engendrée en une povre femme, qui la mist à nourrisse: et par deffault de paiement, ou de visitation, ou des courtoisies que les hommes ne scevent pas faire aux nourrisses en tels cas, fu de ce telles paroles que la femme de l’advocat le sceut, et sceut aussi que je faisoie les paiemens de ceste nouriture et pour couvrir l’honneur du seigneur à qui j’estoie et suis bien tenu, Dieu le gart! Et pour ce la femme d’icelluy advocat vint à moy et me dist que je faisoie grant péchié que son seigneur fust esclandry et diffamé, et qu’elle estoit mieulx tenue à souffrir le danger[302] de ceste nouriture que moy, et que je la menasse où l’enfant estoit[303].... la mist en garde avec une cousturière et luy fist aprendre son mestier et puis la maria, ne oncques un maltalent ne un seul courroux ou laide parole son mary n’en apparceut. Et ainsi font les bonnes femmes vers leurs maris et les bons maris vers leurs femmes quant elles faillent.

NEUVIÈME ARTICLE.

Le neuviesme article doit monstrer que vous soyez sage à ce que se vostre mary folloie comme jeunes gens ou simples gens font souvent, que doulcement et sagement vous le retrayez de ses folies. Primo, s’il veult soy courroucier ou mal exploitier contre vous, gardez que par bonne patience et par la doulceur de vos paroles vous occiez l’orgueil de sa cruaulté, et se ainsi le savez faire, vous l’arez vaincu tellement qu’il{v. 1, p.186} ne vous pourra faire mal néant plus que s’il fust mort, et si luy souvendra depuis tellement de vostre bien, jasoit-ce qu’il n’en die mot devant vous, que vous l’aurez du tout attrait à vous. Et se vous ne le povez desmouvoir qu’il ne vous courrousse, gardez que vous ne vous en plaigniez à vos amis ne autres dont il se puisse apparcevoir, car il en tendroit moins de bien de vous et luy en souvendroit autre fois, mais alez en vostre chambre plourer bellement et coyement, à basse voix, et vous en plaignez à Dieu; et ainsi le font les sages dames. Et s’il est ainsi qu’il se vueille esmouvoir contre autre personne plus estrange, si le refrenez sagement; et, à ce propos, est une histoire ou traictié qui dit ainsi[304]:

Un jouvencel appellé Mellibée, puissant et riche, ot une femme nommée Prudence, et de celle femme ot une fille. Advint un jour qu’il s’ala esbatre et jouer et laissa en son hostel sa femme et sa fille et les portes closes. Trois de ses anciens ennemis approuchièrent et appoièrent escheles aux murs de sa maison, et par les fenestres entrèrent dedans, et batirent sa femme{v. 1, p.187} [forment], et navrèrent sa fille de cinq plaies mortels en cinq lieux de son corps c’est assavoir ès piés, ès oreilles, ou nez, en la bouche et ès mains, et la laissièrent presque morte, puis s’en alèrent.