Or convient parler du conseil que donnèrent les advocas, les sages et les anciens, qui furent tous d’un accord et dirent que devant toutes choses tu dois mettre diligence en garder ta personne et en garnir ta maison, et dirent aussi que en ceste besongne l’en doit aler adviséement et à grant délibération. Quant au premier point qui touche la garde de ta personne, tu dois savoir que cellui qui a guerre doit tous les jours, devant toutes choses, humblement et dévotement demander la garde et l’aide de Dieu, [car en cest monde nul ne se puet garder souffisamment sans la garde de nostre Seigneur.] Pour ce dit David le prophète: se Dieu de la cité n’est garde, pour néant veille qui la garde. Après, en la garde de ta personne tu dois mettre tes loyaux amis esprouvés et congneus et à eulx dois demander aide pour toy garder, car Caton dit: se tu as besoing d’aide, demande-le à tes amis, car il n’est si bon phisicien comme le loyal amy. Après, tu te dois garder de toutes gens estranges et mescongneus et avoir leur compaignie suspecte, car Pierre Alphons dit: ne{v. 1, p.208} t’acompaigne en voye à nulle personne se tu ne la congnois devant, et s’aucune personne s’acompaigne avec toy sans ta voulenté et enquière de ta vie et de ta voie, fains que tu veulx aler plus loing que tu n’as proposé; et se il porte lance, si te tieng à sa dextre: se il porte espée, si te tieng à sa senestre.
Après, garde-toy sagement de tous ceulx[325] que je t’ay dit, car tu dois leur conseil eschever et fuir. Après, garde-toy en telle manière que pour la présumption de ta force tu ne desprises point ton adversaire tant que[326] laisses tes gardes, car sage homme doit tousjours doubter, espécialment ses ennemis. Et Salemon dit: beneuré est cellui qui tousjours se doubte, car à cellui qui par la dureté de son cuer a trop grant présumption, mal lui vendra. Tu dois doncques doubter tous agais et toutes espies. Car, selon ce que dit Sénèque[327], qui toutes choses doubte, en nulle ne cherra; et encores dit-il: sage est celluy qui doubte, et eschiève tous maulx. Et jasoit-ce qu’il te soit semblant estre bien asseur et en seur lieu, toutesvoies tu dois avoir tousjours diligence de toy garder, car Sénèque dit: qui seur se garde n’a doubte de nuls périls. Après tu te dois garder non pas tant seulement de ton grant et fort ennemi, mais de tout le plus petit, car Sénèque dit: il appartient à homme bien enseignié qu’il doubte son petit ennemi. Et Ovide, ou livre du Remède d’amours, dit: la petite vivre[328] occist le grant torel, et le chien qui n’est pas moult grant relient bien le sanglier{v. 1, p.209}. Toutesvoies, tu ne dois pas estre tant doubteux que tu doubtes là où riens n’a à doubter, car il est escript: aucunes gens ont enseignié leur décevoir mais ils ont trop doubté que l’en les déceust[329]. Après, tu te dois garder de venin et de compaignie de moqueurs, car il est escript: avecques le moqueur n’aies compaignie, mais la fuy et ses paroles comme le venin.
Quant au second point, c’est assavoir ouquel dirent les sages que tu dois garnir ta maison à grant diligence, je vouldroie bien savoir comment tu entens ceste garnison.
Dist Mellibée: Je l’entens ainsi que je doy garnir ma maison de tours, de chasteaulx[330], d’eschifes[331] et autres édifices par lesquels je me puisse garder et deffendre, et pour cause desquels les ennemis doubteront à approuchier ma maison.
Lors Prudence respondi: La garnison de tours haultes et des grans édifices appartient aucunes fois à orgueil. L’en fait les tours et les grans édifices à grant travail et à grans despens, et quant elles sont faites, elles ne vallent riens se elles ne sont deffendues par sages et par bons amis loyaux, et à grans missions[332]. Et pour ce sachiez que la plus grant garnison et la plus fort que un riche homme puisse avoir à garder son corps et ses biens, c’est qu’il soit amé de ses subjects et de ses voisins, car Tulles dit: une garnison que l’en ne puet vaincre ne desconfire, c’est l’amour des citoyens.
Quant au tiers point, où les sages et anciens dirent que l’en ne doit point aler en ceste besongne soudainement{v. 1, p.210} ne hastivement, mais se doit-on pourveoir et appareillier à grant diligence et à grant délibération, je croy qu’ils parlèrent bien et sagement, car Tulles dit: en toutes besongnes, devant ce que l’en les commence, on se doit appareillier à grant diligence. En vengence doncques, en guerre, en bataille et en garnison faire, devant ce que l’en commence, l’en doit faire son appareil à grant délibération, car Tulles dit: long appareillement de batailles fait brief victoire; et Cassiodores[333] dit: la garnison est plus puissant quant elle est plus long temps pensée.
Or convient aler au conseil que te donnèrent tes voisins qui te portent révérence sans amour, tes ennemis réconciliés, les losengeurs, ceux qui te conseillièrent une chose en secret et autre disoient en appert, les jeunes gens, qui tous te conseillèrent vengier tantost et faire guerre incontinent. Et certes, ainsi comme je t’ay dit dessus, tu erras moult en appelant telles gens à ton conseil, et ce conseil est assez réprouvé pour les choses dessus dictes. Toutesvoies, puis qu’elles sont dictes en général, nous descendrons en espécial. Or véons doncques premièrement, selon ce que dit Tulles, de la vérité de ce conseil. Et certes de la vérité de ceste besongne ne convient pas moult enquerre, car l’en scet bien qui sont ceulx qui te ont fait ceste injure, et quans[334] ils sont, et comment, et quant, et quelle injure ils te ont faite. Examinons doncques la seconde condition que Tulles met, qu’il appelle consentement, c’est à dire qui sont ceulx et quans ils sont qui se consentent à tel conseil et à ta voulenté,{v. 1, p.211} et considérons aussi qui sont ceulx et quans qui se consentent à tes adversaires.
Quant au premier, l’en scet bien quels gens se consentent à ta voulenté, car tous ceulx que j’ay dessus nommés conseillent que tu faces guerre tantost. Or véons doncques qui tu es et qui sont ceulx que tu tiens tant à ennemis. Quant à ta personne, jasoit-ce que tu soies riche et puissant, tu es tout seul et n’as nul enfant masle; tu n’as fors une seule fille tant seulement: tu n’as frères ne cousins germains ne nuls autres bien prouchains parens, pour paour desquels tes ennemis se cessassent de toy poursuivre et destruire; et ta personne destruite, tu scez bien que tes richesses se diviseront en diverses parties, et quant chascun aura sa partie, ils ne seront forcés de vengier ta mort. Mais tes ennemis sont trois et ont moult d’enfans, de frères et d’autres bien prouchains amis et parens, desquels quant tu en auras occis deux ou trois, encores en demourra assez qui pourront vengier leur mort et te pourront occire. Et jasoit-ce que tes amis soient trop plus que les amis de tes adversaires, ils t’appartiennent de moult loing, et les amis de tes adversaires leur sont moult plus prouchains, et en ce leur condition est meilleur que la tienne.
Après, voyons encores se le conseil que l’en te donna de la vengence tantost prendre, se consent à raison. Et certes tu scez que non, car, selon droit, nul ne doit faire vengence [d’autrui, fors le juge qui a la jurisdiction sur lui, jasoit-ce que vengence soit] ottroyée ou permise à aucun quant on la fait incontinent et attrempéement, selon ce que droit le commande. Après, encores sur ce mot consentement, tu dois regarder se ton povoir se consent à ta voulenté et à ton conseil. Et{v. 1, p.212} certes tu pues dire que non, car à parler proprement, nous ne povons riens fors ce que nous povons faire deuement et selon droit; et pour ce que selon droit tu ne dois prendre vengence de ta propre auctorité, l’en puet dire que ton povoir ne se consent point à ta voulenté.
Or convient examiner le tiers point que Tulles appelle conséquent. Tu dois doncques savoir que à vengence que tu veulx faire, est conséquent et s’ensuit autre vengence, périls, guerres et d’autres maulx sans nombre et moult de dommages lesquels l’en ne voit maintenant.