Se vous voulez garder roses en yver[551], prenez sur le rosier petis boutons qui ne soient point espanis et les laissiez les queues longues, et entassez en un petit tonnelet de bois comme un tonnellet à composte et sans eaue. Faictes bien enfoncer le tonnellet et qu’il soit serréement relié qu’il n’y puisse riens entrer ne yssir,{v. 2, p.53} et aux deux bouts d’icelluy tonnellet liez deux grosses pierres pesans et mettez icelluy tonnellet en une rivière courant.
Romarin. Les jardiniers dient que la semence de romarin ne vient point en la terre de France, mais qui d’un romarin arracheroit et desmembreroit, en dévalant, aucunes petites branchettes et les tendroit par le bout et les plantast, ils revendroient; et qui les vouldroit envoïer loing, il convendroit icelles branches envelopper en toile cirée et coudre, et puis oindre par dehors de miel, et puis poudrez de fleur de fourment et l’envoïez où vous vouldrez.
J’ay oy dire à Monseigneur de Berry que en Auvergne a trop plus grosses cerises que en France pour ce qu’ils provignent leurs cerisiers.
DE LA SECONDE DISTINCTION
LE TROISIÈME ARTICLE
QUI DOIT PARLER DE CHOISIR VARLETS, AIDES ET CHAMBERIÈRES, ETC.
Sur quoy, chière seur, ou cas que vous vouldriez entreprendre à estre mesnagière, ou introduire une autre vostre amie, sachiez que serviteurs sont de trois manières. Les uns qui sont prins comme aides pour certaine heure, à un besoing hastif, comme porteurs à l’enfeutreure[552], brouetiers, lieurs de fardeaulx et les semblables; ou pour un jour ou deux, une sepmaine ou{v. 2, p.54} une saison, en un cas nécessaire ou pénible ou de fort labour, comme soieurs, faucheurs, bateurs en granche ou vendangeurs, hottiers, fouleurs, tonneliers et les semblables. Les autres à temps et pour certain mistère, comme cousturiers, fourreurs, boulengiers, bouchiers, cordoenniers et les semblables qui euvrent à la pièce ou en tâche pour certain euvre. Et les autres sont pris pour estre serviteurs domestiques pour servir à l’année et demourer à l’ostel. Et de tous les dessusdis aucun n’est qui voulentiers ne quière besongne et maistre.
Quant est des premiers, ils sont neccessaires pour descharger et porter fardeaulx et faire grosses et pesans besongnes; et ceulx sont communément ennuyeux, rudes et de diverses responses: arrogans, haultains, fors à paier, près de dire injures et reprouches se l’en ne les paie à leur gré quant la besongne est faicte. Si vous pry, chière seur, que quant vous en aurez à faire, dictes à maistre Jehan le despensier[553] ou autres de vos gens qu’ils quièrent et choisissent et prennent ou facent choisir et prendre les paisibles; et tousjours faictes marchander à eulx avant ce qu’ils mettent la main à la besoigne afin qu’il n’y ait débat après, jasoit-ce que le plus souvent il ne veulent marchander, mais se veulent bouter en la besoigne sans marchié faire, et si doulcement dient: «Monseigneur, ce n’est riens, il n’y a que faire: vous me paierez bien, et de ce que vous vouldrez je seray content.»—Et se ainsi maistre Jehan les prent,{v. 2, p.55} quant ce sera fait ils diront: Sire, il y avoit plus à faire que je ne cuidoie; il y avait à faire et cecy et cela, et d’amont et d’aval; et ne se vouldront païer et crieront laides parolles et villaines. Si dictes à maistre Jehan qu’il ne les embesoigne point, ne seuffre embesoigner, sans marchander avant, car ceulx qui ont voulenté de gaigner sont vos subjects avant que la besoigne soit commencée, et pour le besoing qu’ils ont de gaigner, craignent que un autre ne l’entrepreigne par devant eulx pour doubte de perdre le marchié et que autre n’ait ce gaing: et pour ce ils se mettent à plus grant raison. Et se maistre Jehan estoit si crédule à eulx et à leurs douces paroles ès quelles il se fiast trop, et il advenoit que il souffrist que sans marchander ils entrassent en la besoigne, ils scevent bien que après la besoigne par eulx commencée, nul autre, pour honte, n’y mettra pardessus eulx la main, et ainsi seriez en leur subjection après et en demanderoient plus; et se lors ils ne sont païés à leur voulenté, ils crieront et brairont vilain blasme et oultrageux, et ne sont honteux de rien et publient male renommée, qui est le pis. Et pour ce est-il meilleur de faire marchander à eulx plainement et entendiblement avant le coup pour oster toutes paroles de débat. Et très à certes vous prie que se le cas ou la besoinge le désire, vous faictes enquerre de quelle condition sont et ont esté vers autres, ceulx que vous vouldrez faire embesongner, et aussi que à gens repliquans, arrogans, haultains, raffardeurs[554] ou de laides responses ne aiez riens à faire, quelque prouffit que vous y véez ou quelque advantage, ne quelque bon{v. 2, p.56} marchié qu’ils vous facent, mais gracieusement et paisiblement les esloingnez de vous et de vos besongnes, car se ils s’y boutent, vous n’en eschapperez jà sans esclandre ou débat. Et pour ce faictes par vos gens prendre des serviteurs et aides paisibles et debonnaires et leur donnez plus, car c’est tout repos et paix que d’avoir à faire à bonnes gens; pour ce est-il dit que qui a à faire à bonnes gens, il se repose: et par semblable peut-l’en dire que qui a à faire à hargneux, douleur luy croist.
Item, des autres comme vignerons, bateurs en granche, laboureurs et les semblables, ou autres comme cousturiers, drapiers, cordoenniers, boulengiers, mareschaulx, chandeliers de suif[555], espiciers, fèvres, charrons, vignerons et les semblables autres, chière seur, je vous conseille et pry que vous aiez tousjours en mémoire de dire à vos gens qu’ils aient à besongner à gens paisibles, et marchandent tousjours avant le fait, et comptent et paient souvent sans attendre longue créance sur taille ne sur papier, jasoit-ce que encores vault-il mieulx taille ou escripture que soy attendre du tout à sa mémoire, car les créditeurs cuident tousjours plus et les debteurs moins, et de ce naissent débas, haines et lais reprouches; et vos bons créanciers faictes païer voulentiers et souvent de ce que vous leur devrez et les tenez en amour afin qu’ils ne vous changent, car l’en n’en recueuvre mie bien tousjours de bien paisibles.
Item, quant aux chamberières et varlets d’ostel que l’en dit domestiques[556], chière seur, sachiez que afin{v. 2, p.57} qu’elles vous obéissent mieulx et qu’elles vous doubtent et craignent plus à courroucier, je vous laisse la seignorie et auctorité de les faire choisir par dame Agnès la béguine[557] ou autre de vos filles qui vous plaira, à recevoir en nostre service, de les louer à vostre gré et de les païer et tenir en nostre service tant comme il vous plaira et leur donner congié quant vous vouldrez. Toutesvoies de ce devez-vous à part secrètement parler à moy et faire par mon conseil pour ce que vous estes trop jeune et y pourriez bien estre déceue par vos gens mesmes. Et sachiez que d’icelles chamberières qui n’ont service, pluseurs sont qui se offrent et ramentoivent et quierent à grant besoing maistres et maistresses, et de celles ne prenez aucunes que vous ne sachiez avant où elles ont demouré, et y envoiez de vos gens pour enquérir de leurs conditions sur le trop parler, sur le trop boire: combien de temps elles ont demouré: quel service elles faisoient et scevent faire: se elles ont chambres ou acointances en ville: de quel païs et gens elles sont: combien elles y demourèrent et pourquoy{v. 2, p.58} elles s’en partirent; et par le service du temps passé, enquérez quelle créance ou espérance l’en peut avoir de leur service pour le temps à venir. Et sachiez que communément telles femmes d’estrange pays ont esté blasmées d’aucun vice en leur pays, car c’est la cause qui les amaine à servir hors de leur lieu. Car s’elles fussent sans tache, elles fussent maistresses et non serviteresses; et di des hommes autel. Et se vous trouvez par le rapport de leurs maistres ou maistresses, voisins ou autres, que ce soit vostre besoigne, sachiez par elles, et devant elles faictes par maistre Jehan le despensier enregistrer en son papier de la despense[558] le jour que vous la retendrez, son nom et de son père et de sa mère et d’aucuns de ses parens: le lieu de leur demourance et le lieu de sa nativité et ses pleiges[559]; car elles en craindront plus à faillir pour ce qu’elles considéreront bien que vous enregistrez ces choses pour ce que s’elles se deffuioient de vous sans congié, ou qu’elles feissent aucune offense, que vous en plaindriez ou rescririez à la justice de leur pays ou à iceulx leurs amis. Et nonobstant tout, aiez en mémoire le dit du philosophe lequel s’appelle Bertran le vieil, qui dit que se vous prenez chamberière ou varlet de haultes responses et fières, sachiez que au départir, s’elle peut, elle vous fera injure; et se elle n’est mie telle, mais{v. 2, p.59} flateresse et use de blandices, ne vous y fiez point, car elle bée en aucune autre partie à vous trichier; mais se elle rougist et est taisant et vergongneuse quant vous la corrigerez, amez la comme vostre fille.
Après, chière seur, sachiez que sur elles, après vostre mary, vous devez estre maistresse de l’ostel, commandeur, visiteur, gouverneur et souverain administrateur, et à vous appartient de les tenir en vostre subjection et obéissance, les endoctriner, corrigier et chastier; et pour ce, deffendez leur à faire excès ne gloutonnie de vie tellement qu’elles en vaillent pis. Aussi deffendez les de rioter[560] l’une à l’autre ne à vos voisins; deffendez leur de mesdire d’autruy, fors seulement à vous et en secret, et en tant comme le meffait toucheroit vostre prouffit seulement, et pour eschever vostre dommaige et non plus; deffendez leur le mentir: le jouer à jeux illicites: de laidement jurer et de dire parolles qui sentent villenies ne parolles déshonnestes ne gouliardeuses, comme aucunes mescheans ou mal endoctrinées qui maudient de males sanglantes fièvres, de male sanglante sepmaine, de male sanglante journée. Il semble qu’elles sachent bien qu’est sanglante journée, sanglante sepmaine etc., et non font-elles, ne doivent point savoir qu’est sanglante chose, car preudefemmes ne le scevent point, car elles sont toutes abhominables de veoir seulement le sang d’un aignel ou d’un pigon quant on le tue devant elles. Et certes, femmes ne doivent parler de nulle laidure, non mie seulement... des secrès membres de nature, car c’est déshonneste chose à femme d’en parler.{v. 2, p.60}
J’oy une fois raconter d’une jeune preudefemme qui estoit assise en une presse de ses autres amis et amies, et par adventure, elle dist par esbatement aux autres: Vous me pressez si fort que....[561] Et jasoit-ce qu’elle l’eust dit par jeu et entre ses amis, cuidant faire la galoise[562], toutesvoies les autres saiges preudefemmes ses parentes l’en blasmèrent à part. Item, telles femmes gouliardoises dient aucunes fois de femme qu’elle est p..... ou qu’elle est ribaude, et par ce disant il semble qu’elles sachent qu’est p..... ou ribaude, et preudefemmes ne scevent que ce est de ce; et pour ce deffendez leur tel langaige, car elles ne scevent que c’est. Deffendez leur vengence, et endoctrinez en toute patience à l’exemple de Melibée dont il est cy-dessus parlé, et vous mesmes, belle seur, soiez telle en toutes choses que par vos fais elles puissent en vous prendre exemple de tout bien.