«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon oreiller.—Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque de vous blesser!—Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, j'ai massacré dix-sept ecclésiastiques, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: Dieu a eu pitié de moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer.»
Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau: puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église, quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les sanglots:
«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!—Dieu est rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les sacrements que réclame immédiatement votre triste position.—Je les recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.»
Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de sa conversion.
Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.
Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice, c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes crimes!»
Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée, paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!!
«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!»
(L'abbé Hoffmann, Extraits.)