L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence, fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez pas.—Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant! Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie pour eux.»

Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux, et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit doucement: Maître!—Point de réponse.—Capitaine! s'écrie-t-il de nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures, pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a daigné le recevoir.

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2.—UNE NUIT DANS LE DÉSERT.

C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes.

C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité ardente reprenait possession de l'étendue.

Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil qui semblait éternel.

Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures, un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude, détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux lèvres, mais le revolver à la main.