Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche, déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de réputation.
Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait à épargner les chrétiens.
Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui, le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.» se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert.
Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde qu'il tomba.
Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: «Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie entière.»
Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant lui.
Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.»