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24.—SAGESSE ET FOLIE.

Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait de temps en temps à quelques excès. À la suite d'un écart de régime, qui l'avait rendu momentanément malade, il passa une nuit fort agitée: il eut un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné l'exemple.

Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée, il se mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le curé et revint de nouveau après son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la même chose: le changement qui s'était opéré en lui parut si étrange que le maître de l'auberge où il logeait pensa qu'il avait affaire à un fou, et pria le médecin de venir examiner son locataire.

Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur le docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte bien; j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps, mais je suis guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas en changer.» Il revint à son auberge après une dernière visite à l'église, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, où, marcheur intrépide, il arriva en cinq jours; là il se remit courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait à l'atelier qu'après avoir entendu la messe, et pendant une année entière il ne porta pas à ses lèvres une seule goutte de vin.

Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait de travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait passer à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.

Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler pour son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à se procurer une petite fortune.

Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de sa femme, le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans prit part à toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement physique et moral des familles qui lui étaient confiées, il ne remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre et se montrait généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de chaque séance, de l'absence de ceux de ses confrères qui ne s'étaient pas présentés, et se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour éviter tout retard dans la délivrance des secours.