Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même.
Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel O Salutaris, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je tombai dans ses bras.
Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie? Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix. Oh! je veux être baptisé!»
Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai.
Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme, après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes; quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour de fête pour tout le monde.
On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement persécuté. (Léon Gautier.)
39.—DIEU A SES ÉLUS PARTOUT.