Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé l'exécution de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui ne nous permettaient hélas! de conserver aucune espérance, n'avons-nous point été arrêtés et contredits par des amis qui nous tiennent à peu près le langage suivant:

Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire grâce?

Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste et plus démoralisante pour une nation, que la situation politique dans laquelle de tels discours peuvent être tenus par les amis et par les défenseurs du gouvernement eux-mêmes et en sont venus à ne plus étonner personne.

Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que l'heure du réveil est venue. Mais en nous reportant à quelques semaines de date, il faut convenir que des raisonnement de la nature de celui que nous venons de rapporter étaient dans toutes les bouches. Non seulement les conservateurs, mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y étaient laissés prendre.

Il n'y a, croyons-nous que la Patrie qui ne s'y soit pas trompée un seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier jour jusqu'au dernier que Riel serait pendu, et qui ait constamment prévenu ses lecteurs de se tenir en garde. Mais naturellement, les conservateurs attribuaient cette attitude de l'organe rouge à la passion ou à une tactique de parti; et il n'ont pu reconnaître que trop tard qu'elle était simplement dictée par la clairvoyance.

L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et aussi les réticences des ministres canadiens-français, les commentaires de leur entourage, l'attitude de leurs organes dans la presse, semblaient conclure à une constatation de l'état de folie de Riel.

Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement impossible, sans le concours des ministres canadiens-français; et personne, même parmi les adversaires les plus déclarés de MM. Chapleau et Langevin, n'eut voulu supposer qu'ils pousseraient la bassesse et la trahison envers leurs compatriotes jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins qu'ils iraient jusqu'à en prendre la défense.

Erreur fatale qui a tout entravé!

Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense de Riel, on disait aux timides: «Prenez garde, ne vous mêlez pas à ce mouvement libéral. Il y a là-dessous une affaire politique, car les libéraux savent aussi bien que vous et moi que Riel ne peut pas être pendu... (Hélas!!) et ils exploitent dans un intérêt électoral les ménagements et les lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour ne pas se désaffectionner les Orangistes.»

Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient qu'il fallait de l'argent pour payer les frais de procédure,--pour défendre Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes personnes répétaient de porte en porte, dans les rues, dans les salons, dans les bureaux d'hommes d'affaires «à quoi bon souscrire pour une affaire inutile? Le gouvernement n'a-t-il point accepté de supporter les frais indispensables? Sir Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer une commission médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse officielle que Riel ne sera pas pendu?»