PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885

Monsieur François Xavier Lemieux,

Bien cher ami et dévoué défenseur,

En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende à tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun de vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.

J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même a été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est qu'il a eu le temps d'être ondoyé.

Cher monsieur et ami, les appels ne m'ont jamais inspiré grande confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout dans le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa a fait depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre lui a données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.

Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.

Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.

Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu, à river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint Coeur du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.

Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget de son vivant m'a dit: Tenez-vous prêt à tout événement en vous conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis. Et le saint évêque a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur ont été exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.