Les forçats qui touchent de l'argent de leur famille ou qui se livrent à des travaux lucratifs ont la permission d'améliorer ce régime alimentaire en achetant la viande, les légumes, les fruits, le fromage, que leur vend un fournisseur à des prix réglés par l'administration et qui ne peuvent jamais s'élever au dessus de vingt centimes par objet. Le débit du vin et des liqueurs est interdit de la façon la plus formelle.
IX.
LA NUIT DU FORÇAT.
Avant la chute du jour, s'effectue la rentrée au bagne. Tous les galériens sont fouillés par les surveillants. Après le souper, les forçats peuvent encore travailler. Le coucher se fait à huit heures. À Brest, chacune des salles peut contenir de cinq à six cents condamnés. Dans ces différents dortoirs, on rencontre sur une même ligne vingt-cinq bancs, dont la forme est celle de deux grands lits de camp adossés. Sur chaque banc, nommé tollard, sont couchés vingt-quatre galériens, douze sur chacun des rangs disposés en plan incliné. À chaque place désignée par son numéro, se trouve une couverture de laine grise très-grossière, pouvant envelopper l'homme assez complètement pour qu'il ne repose pas immédiatement sur le bois. Chaque forçat trouve dans ce lit commun son espace rigoureusement déterminé, sa case marquée, dont il ne doit jamais s'écarter sans permission.
Lorsqu'ils sont tous couchés, on passe dans les chaînes particulières une chaîne commune au même rang, et qui ne ménage de liberté que juste dans l'étendue très-limitée du parcours indispensable pour arriver au baquet de nuit, placé à l'extrémité de chaque intervalle des bancs, dans une espèce de niche surmontée d'un robinet qui fournit amplement l'eau nécessaire aux ablutions, de telle sorte qu'en réalité les salles n'offrent pas une trop mauvaise odeur.
Alors un coup de sifflet donne le signal du silence et du sommeil... Quel sommeil?
X.
SURVEILLANCE DU BAGNE.
Dans le bagne de Brest, aux deux extrémités de chaque salle, sur une estrade élevée de sept à huit pieds, se trouve une pièce de canon chargée à mitraille, constamment pointée sur la rangée des tollards.
Indépendamment de la police extérieure exercée par les gardes-chiourmes, les surveillants, les rondiers, etc., on établit parmi les condamnés des agents mystérieux, auxquels on donne ainsi, d'une manière funeste à leur situation, à leur propre sûreté, les tristes caractères d'espions. Lorsqu'ils sont en effet reconnus et dévoilés, leur compagnons de captivité les nomment renards, moutons, et les prennent tellement en aversion, qu'ils trouvent bientôt le moyen de s'en défaire. Dans ce cas, un forçat disparaît à la mer, ou peut être écrasé sous un amas de pierres, de bois, qui semble avoir croulé par accident.
XI.
PUNITIONS
La bastonnade s'administre avec une corde goudronnée qu'on nomme garcette, depuis dix jusqu'à cent coups. Le coupable est couché pour cette correction sur un madrier appelé banc de justice.