La comédie et la musique ont immortalisé le Figaro de Beaumarchais. Figaro n’est pourtant pas un type, mais un rôle. Il ne reste pas dans la mémoire, et, hors de la scène, il n’existe plus. Figaro, c’est Beaumarchais lui-même. Relisez sa fameuse tirade : elle résume la vie de Beaumarchais. Intrigant, pamphlétaire, frondeur, il a fait tous les métiers, se moque de tout, critique chacun, se rit du mépris et, malgré ses vantardises et son persiflage, le moins qu’on puisse dire de lui, c’est que c’est à peine un honnête homme.
Gil Blas aussi est moins un type qu’un porte-voix. On retient son nom ; on oublie le personnage. Ce n’est pas lui, ce sont les autres qui nous intéressent, l’archevêque de Grenade, les comédiens, le chanoine, Sangrado, etc…
Joseph Prudhomme, au contraire, est un type définitif. Henri Monnier l’avait trouvé en se copiant lui-même. Faites de Prudhomme un anticlérical, vous avez M. Homais, l’inoubliable Homais, un des personnages les plus réussis que le roman ait créés, et qui pourtant ne sera jamais populaire, parce que le peuple et la politique ont aujourd’hui les idées de M. Homais. Poussez-le : vous avez le Tribulat Bonhommet de Villiers de l’Isle-Adam, Bonhommet, le Joseph Prudhomme macabre et bouffon, qui sourit de pitié en voyant des gens croire encore à Dieu et à l’immortalité de l’âme.
Pour qu’un roman soit intéressant, il n’est pas absolument nécessaire que les personnages soient nombreux. Un seul suffit pour l’intérêt, comme l’inoubliable beau-père de Fumées dans la campagne d’Edmond Jaloux. Il n’a fallu que deux héros à Cervantès pour faire un chef-d’œuvre. Avec une simple femme, directement prise sur la vie, un certain Pecméja a écrit un livre admirable : l’aventure d’une pauvre fille du peuple qui va rejoindre à pied son amant journaliste à Paris. Flaubert dit dans sa lettre-préface que c’est « une chose exquise, à la fois simple et forte, une histoire émouvante comme celle de Manon Lescaut, moins l’odieux Tiberge, bien entendu ».
On n’a plus réédité ce petit livre. Il devrait être entre toutes les mains[56].
[56] Rosalie, par Ange Pecméja. Lettre-préface de Gustave Flaubert.
Balzac, dit-on, ne copiait pas ses modèles. Je n’en sais rien. C’est une question à débattre. Balzac était évidemment avant tout un créateur et un intuitif ; mais le fond de son intuition consistait surtout à incarner dans un type les traits observés chez d’autres. On peut parfaitement peindre Eugénie Grandet, Modeste Mignon, Ursule Mirouet et Mlle Claës d’après certaines jeunes filles de province. « Imaginer une composition, dit Delacroix, c’est combiner les éléments d’objets qu’on connaît avec d’autres qui tiennent à l’intérieur même, à l’âme de l’artiste. »
Est-il bien exact, d’ailleurs, que Balzac ait toujours inventé ? On ferait une belle étude, si l’on voulait relever tout ce qu’il a vraiment pris dans la vie. Son mot sur Eugénie Grandet : « Puisque l’histoire est vraie, comment veux-tu que je fasse mieux que la vérité ? » pourrait s’appliquer à beaucoup de ses romans. Le père Grandet a existé à Saumur. Il s’appelait Niveleau. Balzac a profondément modifié son modèle. En tous cas, il est allé écrire son roman sur les lieux et il « s’est inspiré de plusieurs autres types que lui offrait la vie provinciale d’alors »[57].
[57] Autour d’Eugénie Grandet, par Maurice Serval.
Ce qui fait la valeur de certaines œuvres populaires, comme Manon Lescaut ou la Dame aux camélias, c’est que ces livres sont vrais, ont été vécus. « Si l’on savait, disait Dumas fils à Jules Claretie, ce que j’ai mis de moi dans mon œuvre, ce que j’ai utilisé de ma vie dans mon théâtre, ce qu’il y a de dessous dans mes pièces !… Je raconterai, autant que je le pourrai, ce passé ; je montrerai ces sources d’émotion et d’études… Mais que voulez-vous ? On ne peut tout dire, même à voix basse, et ce qu’on ne peut imprimer, c’est le plus curieux de la vie d’un homme[58]. »