Chez les très grands écrivains, de pareilles incompréhensions sont dues, la plupart du temps, à des différences radicales de tournures d’esprit. Chez les critiques ordinaires, elles s’expliquent par le manque de lectures et, par conséquent, de comparaisons et de points de vue. On ne lit plus, et on ne lit plus parce qu’on écrit trop. La multiplicité des journaux et des revues a produit une maladie terrible, qui étend tous les jours ses ravages : la polygraphie. L’ignorance juge tout et règne partout. Le monde intellectuel est devenu la proie de l’incompétence. Au lieu des bons et sérieux articles d’autrefois, qu’on savourait à loisir au coin du feu, le public se contente de comptes rendus bâclés, ou même de simples annonces de librairie ; si bien que le lecteur, faute de guide, ne prend plus la peine de choisir et n’achète plus que les « prix littéraires ».
« La critique n’existe pas, disait déjà George Sand en 1854, dans une lettre à Champfleury. Il y a quelques critiques qui ont beaucoup de talent ; mais une école de critique, il n’y en a pas. Ils ne s’entendent sur le pour et sur le contre d’aucune chose. Ils vont sabrant ou édifiant sans raison, ils vont comme va le monde… Ils sont ingénieux, ils ont du style. Mais de tout cela il ne sort pas l’ombre d’un enseignement. Rien ne se tient dans leur dire, et ce n’est pas trop leur faute. Rien ne se tient plus dans l’humanité. »
L’examen du rôle et des responsabilités de la critique soulève une question toujours d’actualité qui, vers les derniers temps de sa vie, a beaucoup préoccupé Brunetière. Il s’agit de savoir si la Critique a le droit de juger les œuvres littéraires sans se soucier de leur valeur morale, ni du bien ou du mal qu’elles peuvent causer. En principe, évidemment, la Critique a le devoir de prendre très au sérieux les conséquences morales d’une œuvre. La première condition de l’art, c’est d’être moral. Tout le monde est d’accord là-dessus.
Il n’est cependant pas toujours facile de concilier le véritable esprit critique avec des principes de moralité trop rigoureuses. Barbey d’Aurevilly, l’intraitable catholique, ne croyait pas devoir s’interdire, comme romancier, la peinture des vices les plus audacieusement équivoques, comme dans la Vieille Maîtresse, l’Histoire sans nom et l’abominable Ce qui ne meurt pas, dont le héros a en même temps pour maîtresse une mère et sa fille. Barbey d’Aurevilly n’hésitait pas non plus à se ranger parmi les défenseurs de Baudelaire, lors du fameux procès intenté à l’auteur des Fleurs du mal, sœurs bien authentiques des fleurs pestilentielles du Cotentin.
A propos des obligations morales de la Critique, M. Alfred Mortier, dans sa remarquable Dramaturgie de Paris, note cette observation faite par Corneille : « Que les anciens se sont souvent contentés de la naïve peinture des vices et des vertus, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions et punir les mauvaises. » Une moralité trop intransigeante engendre souvent le parti-pris. La foi religieuse empêche certains catholiques de rendre justice à Renan, que Veuillot jugeait plus sommairement encore, quand il disait : « Cet homme vous donne envie de lui courir sus. » Bossuet et Veuillot n’aimaient ni Molière, ni Rabelais, ni Montaigne. Il y eut un moment où la Critique catholique parut combattre le Réalisme comme un scandale religieux. Par contre, des esprits réactionnaires semblent croire aujourd’hui qu’on ne peut aimer sincèrement les classiques que si l’on est royaliste, et que la bonne poésie est inséparable de la bonne politique.
Si la critique religieuse a des préjugés, la critique anticléricale est encore plus insupportable, parce qu’on admet, à la rigueur, l’intolérance chez quelqu’un qui croit à quelque chose, tandis que l’intolérance de celui qui ne croit à rien est toujours choquante. Le croyant peut s’alarmer ; le sceptique a le devoir de comprendre. Le critique anticlérical est un personnage ridicule. Il ne pardonne pas à Molière d’avoir été l’ami de dévots tels que Boileau et Racine ; il voudrait faire expier à Bossuet son titre d’évêque ; il aperçoit la main des jésuites même en littérature, et se sent offensé dès qu’on touche à Rousseau ou à Voltaire.
Évitez ce parti pris. Rien n’est plus vain que de s’irriter contre les opinions qui ne sont pas les vôtres. Auguste Vacquerie n’aimait pas Racine et le disait crûment. Tâchez de comprendre cette aberration, au lieu de vous fâcher. Victor Hugo n’a pas vu la puérilité de ses sujets dramatiques. Votre rôle est d’expliquer ce manque de goût chez un homme de génie, et de montrer comment l’ambition d’être chef d’école et l’aveugle imitation de Shakespeare ont achevé de déformer une imagination séduite de très bonne heure par l’exceptionnel et l’énorme (Habibrah, Han d’Islande, le Géant)[78].
[78] Ébloui par l’enthousiasme de ses admirateurs, Victor Hugo croyait faire du Shakespeare, parce qu’il mettait comme lui, dans ses pièces, des empoisonnements, des cercueils, des meurtres, des duels, des énormités et des rires. Le génie de Shakespeare, sa profondeur, son éternelle humanité, tout cela est absent du théâtre d’Hugo, qui n’avait pour lui que le don de poésie. Dumas père était un bien plus puissant constructeur dramatique. Il le savait et il disait souvent : « Si j’avais su faire les vers comme Hugo, j’aurais été le premier. »
Pour en finir avec cette question de moralité, constatons que tout le monde est d’accord et sera toujours d’accord sur la nécessité de ne pas séparer l’art de la Morale. Mais qu’il soit bien entendu, en principe, qu’en aucun cas, l’art ne peut avoir pour mission d’enseigner la Morale ; chaque fois que l’art se donne une mission doctrinale, il produit des œuvres inférieures (les romans philosophiques de George Sand) ou des théories ridicules (les malédictions de Tolstoï et les pages prétentieuses de Proudhon sur l’art social). On ne fait ni de l’art ni de la critique au nom de la Religion et de la Morale. On fait de la critique au nom de la littérature.
« Sans doute, dit le peintre Delacroix, tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux, et ces sentiments excitent à la vertu ; mais, dès qu’on a pour objet de mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite ; car le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne et gêne l’imagination[79]. »