[82] J. Lemaître, Impressions de théâtre, 2e série, p. 121.

Jules Lemaître exagère. S’il est difficile, en effet, de préciser les causes et les conséquences d’une évolution littéraire pour l’avenir, nous avons tout de même plus de chance d’y parvenir pour le passé, parce que, pour le passé, nous connaissons les points de départ et les points d’arrivée, et nous avons pour nous aider tout ce qui peut éclaircir l’œuvre d’un écrivain, sa vie, ses lectures, sa correspondance, ses amis…

Il est un principe, en tous cas, qui domine toutes les théories, un principe sur lequel nous devons tous être d’accord, c’est l’effort d’écrire, c’est le souci du style. On bâcle aujourd’hui la critique comme on bâcle le roman. La critique n’est plus qu’une rubrique de journal. On peut à la rigueur bâcler des articles de journaux ; mais la critique n’a d’autorité que si elle est honnêtement écrite, c’est-à-dire écrite avec netteté, en toute conscience, avec l’amour de la forme, le goût du travail, la volonté de dire quelque chose de nouveau.

Évitez surtout la virtuosité facile. Le développement fantaisiste, si étincelant qu’il soit chez un Barbey d’Aurevilly, fatigue à la longue. Voyez, au contraire, comme Jules Lemaître vous étreint par sa sobriété et sa bonhomie.

Il y a en critique un mauvais style, le style contourné, qu’il faut fuir à tout prix, tel qu’on le trouve, par exemple, dans les phrases suivantes :

« Il ne fallait pas voir dans cette méthode une raison de mépriser une culture qui avait fait ses preuves intellectuelles et qu’avaient adoptée, à travers la vicissitude des luttes et des partis, les hommes les plus éminents par leurs œuvres et leur position sociale, auxquelles tout le monde, à quelque opinion qu’il appartînt, rendait hautement justice. »

Ou cette autre encore : « Cette théorie séduisit un certain nombre d’écrivains, qui eussent cru manquer au respect des idées de progrès et de démocratie, en défendant les doctrines d’un passé auquel ils devaient une renommée, qu’ils ont le dépit de voir aujourd’hui mépriser par une élite ayant adopté des idées de plus en plus en faveur par la jeunesse toujours avide de nouveautés. »

Rien n’est pire que ce genre de phrases, qui manquent de point fixe et pivotent sur elles-mêmes.

Un autre mauvais style est celui qui consiste à arrondir de beaux clichés prétentieux comme ceux-ci :

« Aucune déclaration d’indépendance ne saurait davantage nous émouvoir. Qu’il nous suffise, pour le moment, de dégager quelques aspects de cette fructueuse démonstration, qui est pour nous d’un heureux augure et qui nous apporte, en quelque sorte, les prémices d’un esprit à l’état naturel et éminemment prime-sautier. L’ouvrage, tel qu’il est, atteste un vaste dessein, une œuvre totale où tout concourt à l’ensemble et qui, par sa propre vertu d’exécution, révèle une expérience consommée, une imagination débordante. Rompu avec la familiarité des bons auteurs, il faut bien reconnaître l’incomparable maîtrise avec laquelle M. X… est sorti victorieux de cette tâche malaisée et délicate. Quand nous aurons loué, comme il sied, l’éminente dignité de cette conception magistrale, nous pourrons dire de ce livre qu’il est une manière de chef-d’œuvre. »