Quand Chateaubriand, dans son Paradis de Milton, écrit : « Le parfum de la terre, après les molles pluies d’été », je ne sais si le mot est dans le texte ; s’il y est, je dis que c’est une bonne acquisition de style, de même que ces expressions de Dante : « Le soleil qui se tait… Un endroit muet de lumière… Une clarté enrouée… L’air noir… Le marais livide ; » et de Milton : « Les ténèbres visibles… Le silence ravi… Les ruisseaux fumants… » Comment ne pas savourer la traduction de Job par Chateaubriand : « La pourriture est dans mes os et les vers du sépulcre sont entrés dans ma chair. Le poil de mon corps s’est hérissé et j’ai senti passer sur ma face comme un petit souffle. »
« J’ai donné le plus souvent possible, dit M. Dauzat, des traductions personnelles dans lesquelles je me suis efforcé de serrer les originaux de très près, pour conserver le relief et la couleur, fût-ce au prix de quelque rudesse d’expression et d’alliances de mots inhabituelles en français. Jamais je n’avais autant remarqué combien les traducteurs sabotent et banalisent les textes[104]. »
[104] Le Sentiment de la nature, préface, p. 6.
Chateaubriand déclare dans la préface du Paradis perdu (avertissement) :
« La traduction littérale me paraît toujours la meilleure : une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu’elle a de sauvage. » Dans une lettre qu’il écrivait à Hippolyte Lucas (29 août 1836), Chateaubriand déclare qu’il à voulu faire « une traduction mot à mot, un ouvrage stéréotype »[105]. Il n’a peut-être pas tout à fait réalisé son rêve. Mais ceci est une autre affaire.
[105] Portraits et souvenirs, par H. Lucas, p. 10.
Henri Heine poussait très loin le principe de la littéralité : « Il cherchait, dit Gohin, à faire passer dans notre langue des audaces de mots, des « accouplements étranges que l’allemand peut se permettre, mais que le français ne peut accepter à aucun prix. » C’était là, prétendait l’auteur des Reisebilder, « un moyen de rajeunir notre langue et d’étendre nos idées »[106]. Et M. Gohin cite à l’appui ce que dit Édouard Grenier dans ses Souvenirs littéraires : « J’eus des luttes à supporter, dit E. Grenier, avec l’auteur pour cette traduction comme pour les autres. Il s’obstinait à vouloir faire passer dans le français des audaces de mots… Je ne pouvais lui faire entendre raison sur ce chapitre-là. Il s’en était fait un système, qu’il a exposé dans la préface de ses Reisebilder[107]. »
[106] La langue française, p. 26.
[107] Grenier, Souvenirs littéraires, p. 58.
Voici ce que dit Heine dans cette préface[108] :