Le bon homme pense en ce voyage, car à l’aventure il n’a pas bien ce qu’il lui fault, et est en grant soussy. Or s’approuche Quasi modo, qu’il fault partir et aller oïr les oiseaulx[286], et convient qu’il face finance de chevaulx[287], selon son estat, et convient que elle ait robbe à chevaucher[288] Et à l’aventure ira ung tel gallant en la compagnie, qui lui fera plaisir et service voulentiers sur le chemin, du bien de luy et de sa courtoisie. Et aussi pourra estre que le bon homme ira avecques elle ; mès s’il y va, il lui vaulsist mieulx, de quelque estat qu’il soit, qu’il demourast à l’oustel, et deust ores porter pierres à son coul touz les jours. Car peut-estre qu’il n’a point de vallet, et convient qu’il luy face plusieurs services sur les chemins ; et s’il avoit vingt vallez il ne souffiroit pas ; aussi ne seroit-elle pas contente s’il n’avoit paine et meschief à desmesure. Maintenent elle dit que elle a un estref[289] trop long et l’autre trop court ; maintenent luy fault son mantel ; maintenent le lesse ; puis dit que le cheval trote trop dur, et en est malade ; maintenent elle descent, et puis la fault remonter, et fault qu’il la maine par la bride pour passer ung pont ou ung mauvès chemin ; maintenant elle ne peut menger, et si convient que le bon homme, qui est plus crotté que ung chien, trote parmy la ville à lui querir ce que elle demande. Et ce non obstant elle ne prendra rien en pacience. Et encore les aultres femmes de la compaignie dient ainsi au bon homme : « Vraiement, mon compere, vous n’estes pas bon homme à mener femmes par païs, car vous ne sçavez rien de les gouverner. » Le bon homme les escoute, et passe temps, car il est ainsi acoustumé à noises et à travail comme goutieres à pluye. Or arrivent au Puy en Auvergne à quelque paine, et font leurs pelerinages, et Dieu sceit si le bon homme est bien deboutté et foullé en la presse, pour faire passer sa femme ; or lui baille sa femme sa sainture et ses patenoustres, pour les toucher aux reliques et au saint ymage de Nostre-Dame : et Dieu sceit s’il est bien empressé, et s’il a de bonnes coudées et de bons repoux[290]. Or y a de riches dames, damoiselles, bourgeoises, qui sont de leur compaignie, qui achaptent patenostres de coral, de gest[291], ou d’ambre, aimeaulx[292] ou autres joyaulx. Or faut-il que sa femme en ait aussi bien comme les aultres ; et à l’aventure le bon homme n’a pas trop de chevance, mais nyentmoins il faut qu’il en pourvoye.

Or s’en reviennent, et telle paine que le bon homme aura eu à l’aller, il l’aura au revenir. Et porra estre que l’un de ses chevaulx se recroira[293], ou demourra par aucun accident de morfonture, de releveure, ou d’aultre chose, et convient au bon homme en achapter ung aultre, et à l’aventure il n’a pas de quoy ; en ce cas il conviendra qu’il trote à pied, et qu’il soit tousjours quant et quant[294]. Et encore luy demande-elle souvent des prunelles des buissons, des serises et des poires, et tousjours lui donne paine : et avant lesseroit-elle cheoir son fouet ou sa verge, ou aultre chose, afin qu’il les ramasse pour les lui bailler.

Or se rendent en la meson, où le bon homme a mestier de repoux[295] ; mès encore n’est-il pas temps, car la dame, qui est lassée, ne fera rien de XV jours, sinon parler o ses commeres et cousines, et parler des montaignes que elle a veues, et des belles chouses, et de tout ce que lui est avenu. Et par especial et se plaint du bon homme, en disant qu’il ne lui a fait nul service du monde, et que elle en est toute morfondue. Et le bon homme trouve à l’oustel tout le mesnage bossu ; et met grand paine de mettre à poinct ce qui n’est pas bien, et briefvement il a toute la paine : et s’il y a aucun bien, elle dira que c’est par elle et par son bon gouvernement ; et si la chouse ne va pas bien, elle tensera, et dira que c’est par luy. Dorenavant elle vouldra voiager et estre par chemins, puis que et y a commencé. Le sien se gastera. Il vieillira et sera gouteux ; le mesnage croistra, et la despence. Elle dira dorenavant qu’elle est quassée des enfans et des veages[296], et tousjours tensera et devendra toute maistresse. Là est le bon homme en la nasse bien enclous[297], en douleurs et en gémissemens qu’il prent et repute pour joyes ; esquelles il sera et demeurera tousjours et finera miserablement ses jours.

LA NEUFVIESME JOYE.

La neufviesme joye de mariage, si est quant le jeune homme s’est mis en la nasse et en la prison de mesnage ; et après les delitz qui y sont premierement trouvez, la femme sera à l’aventure diverse et male (et n’en y a gueres d’autres) et tousjours a actendu[298] à avoir authorité et seigneurie en la maison, autant comme son mary, ou plus, si elle a peu. Mais à l’aventure il est homme sage et malicieux, et ne li a pas voulu souffrir, mès a resisté par maintes manieres, et y a eu plusieurs argumens et repliques entre eulx par maintes fois, et aucunesfois y a eu batailles. Mais que ce soit, non obstant toutes guerres qui ont duré entre eulx vingt ou XXX ans, ou plus, est demouré en ses pocessions victorieux ; et povez penser si en tant de temps il a eu assez à souffrir : car peut-estre qu’il a eu une grant partie des adversitez et tribulacions dessusdites et qui sont contenues cy-après. Mais nyentmoins il est demouré victorieux, et n’a point esté de fait envilleny ne de son deshonneur, mès moult a eu à souffrir, qui y penseroit bien. Et à l’aventure il a de belles filles qu’il a sagement mariées. Si avient que pour les grandes peines et travailz, les malles nuiz et les froidures qu’il a eues pour acquerre chevance et vivre à honneur, comme ung chacun doit faire, ou pour accidens, ou pour vieillesse, le bon homme chiet en langour de maladie, de goute, ou d’autres choses, tellement qu’il ne se peut lever quant il est assis, ne partir d’un lieu, ou est pris d’une jambe ou d’un bras, ou lui sont venus pluseurs accidens que l’on voit avenir à pluseurs. Lors est la guerre finée, et est tournée la chance mallement : quar la dame, qui est assez en beau point et plus jeune à l’aventure que lui, peut-estre, ne fera plus rien sinon ce qu’il lui plaira. Le bon home est atrapé, qui avoit fort entretenue la guerre par maintes manieres. Les enfans, que le bon homme avoit tenuz en doctrine et tenuz court, seront mal instruiz dorenavant, car si le preudome les veult blasmer, la dame sera contre luy ; dont il a grand deul en son cuer. Et encore est en dangier de touz ses serviteurs[299] pour le service qu’il luy fault, qui est bien grand. Et combien qu’il a aussi bon sens qu’il eut oncques, si lui font-ilz acroire qu’il est assoti, pource qu’il ne peut hober d’ung lieu. Et à l’aventure son filz aisné vouldra prendre le gouvernement de soy, par la soustenance de sa mere, comme celui à qui sa mort tarde ; dont il est assez de telx. Et quant le proudomme se voit ainsi gouverné, et que sa femme, ses enfans et serviteurs ne font compte de lui et ne font rien qu’il commande, et mesmement ne voulent pas à l’aventure qu’il face testament, pource qu’ilz ont senty qu’il ne veult pas donner à sa femme ce qu’el lui demande, et le laissent aucunesfois demy jour en sa chambre sans aller devers lui ; et endure fain et soif et froit. Et pource le preudome, qui a esté discret et sage, et encore a très-bon sens, entre en desolacion moult grant de pencées, et dit à soy-mesmes qu’il y pourverra, et mande sa femme et ses enfans : laquelle femme lesse à l’aventure à coucher o luy, pour son ayse, car le bon homme ne peut plus rien faire, et se plaint et deult. Hellas ! tous les plesirs qu’il fist oncques à sa femme sont oubliez, mais à elle souvient bien des riotes qu’il luy a menées, et dit à ses voisines qu’il luy a esté mal homme, et lui a mené si malle vie que, si elle n’eust esté femme de grant pacience, et n’eust sceu tenir mesnage avecques luy. Et qui pis est, elle dit souvent au bon homme que pechié lui nuist[300]. Et à l’aventure et est une vieille saiche, aigre et arguant[301], qui se venge ainsi de lui de ce que elle n’avoit pu estre mestresse de lui le temps passé, pource qu’il estoit homme discret et sage. Et povez bien penser si le bon homme est bien aise de estre ainsi appistolé[302]. Et quant la dame et ses enfans sont davant luy, comme dit est, il dit à la femme : « M’amie, fait-il, vous estes la chose du monde que je doy plus aimer, et vous moy, et sachez que je ne suy pas content de moult de choses qui me sont faictes. Vous savez que je suis seigneur de la meson, et seray tant comme je vivray ; mais l’en ne me fait pas semblant : car si je estoye ung pauvre home qui allast querir le pain pour Dieu, l’en ne me devroit pas faire ce que l’en me fait. Vous savez, m’amie, que je vous ay amée et chier tenue, et ai mis grant paine à soustenir nostre estat : et vos enfans et les miens se portent[303] mal envers moy. — Et que voulez-vous que je face ? fait la dame ; l’en vous fait tout le mieux que l’en peut : vous ne savez que vous demandez. Mais qui mieulx vous fait et pis vous a[304], et oncques vous ne fustes aultre : je scey bien à quoy m’en tenir. — Ha a ! belle dame, lassez en ester les parolles, car je n’en ay plus que fere. » Le bon homme parle à son filz ainsné : « Enten à moy, mon beau fils : je regarde ton gouvernement, qui ne me plaist pas. Tu es mon filz aisné, et seras mon principal heritier, si tu te gouvernes bien. Mais je regarde que tu te donnes auctorité de me prendre le gouvernement de mes biens. Ne te metz point si avant, et pense de moy servir et de me obeir comme tu le doiz faire. Je t’ay esté bon père, car je n’ay pas empiré mon heritage, mès l’ay bien acreu et amendé, et t’ay amassé des biens assez. Car si tu faiz le contraire, je te jure par ma foy que je te feray desplaisir, et que tu ne joïras de chose que Dieu me ait donnée ; et t’en prens garde. — Et que voulez-vous, fait la dame, qu’il vous face ? L’en ne sauroit comment vous servir. On auroit trop affaire, qui voudroit estre toujours o vous ; et il fust mestier que vous et moy fussons en paradis, et ne seroit pas mèsen[305] à grant dommage. Vous ne savez ce que demandez : n’estes-vous pas bien aise ? — Or, belle dame, fait-il taisiez-vous en, et ne le soustenez pas ; car c’est tousjours vostre maniere. »

Lors se departent, et parlent la dame et le filz ensemble, et dient qu’il est assoty : et pource qu’il a menacé le filz, ils dient qu’il est en voie d’empirer son heritage, qui n’y pourverra[306], et concluent ensemble que home du monde ne parlera plus avec lui. Le filz veult entrer en gouvernement plus que devant, car la mere le soustient. Ils s’en vont et dient à chacun que le proudomme est tourné en enfance ; et travaille le filz à faire mettre le bon homme en curatelle, et luy font acroire qu’il a perdu le sens et la memoire, combien qu’il est aussi sage qu’il fust oncques. Et s’il vient aucun à l’oustel parler à luy, lequel avoit acoustumé à tenir bonne meson et faire bonne chiere aux gens qui le venoient voir, et demandent le proudomme à la dame et elle respondra : « Par ma foy, mes amis, il est en la chartre nostre Seigneur[307]. — Et comment, fait-il, lui est-il avenu ? — Par ma foy, fait-elle, il est comme ung innocent, et du tout tourné en enfance jà pieczà. Dieu soit loué, fait-el, de quant qu’il[308] me donne : car je suy bien chargée de grand mesnage, et n’ay qui s’en mesle que moy. — Vraiement, fait-il, c’est grant dommage, et si m’en esmerveille bien, car il n’a encor guères que je le vi aussi sage homme comme il en avoit point en cest païs. — Ainsi est, fait-elle, de la voulenté de Dieu. »

Ainsi est gouverné le bon homme, qui a vescu honourablement, et se gouvernast bien et son mesnage, qui le voulist croire. Or povez penser si le bon homme use sa vie en grande languisson[309], qui ne peut partir d’un lieu, et ne peut aller ne dire les graves torts que l’en lui fait. Ainsi vit en languissent, et use sa vie. Jamais n’aura joye, et est de merveilles qu’il ne entre en desesperance ; et si feroit, si n’estoit qu’il est sage homs. Si lui convient prendre en patience, quar aultre remede n’y peut il metre ; ne homme ne parlera à luy, sinon par congié. Et quant à moy, je croy que c’est cy une des grans douleurs qui soit sur terre. Ainsi fait le proudomme sa penitance, et pleure souvent ses péchiez en la nasse qu’il avoit tant desirée, et avoit prins si grant peine à y entrer, dont il n’ystra[310] jamès. Et s’il n’y estoit, il ne fineroit jamès jusques ad ce qu’il y fust entré. Et ainsi sera en languissant tousjours, et finera miserablement ses jours.

LA DIXIESME JOYE.

La dixiesme joye de mariage, si est quant celuy qui est marié s’est mis dedans la nasse, pource qu’il a veu les aultres poissons qui se esbanoioient dedens, ce luy sembloit ; et a tant travaillé qu’il a trouvé l’entrée pour estre à ses plaisirs et deliz, comme dit est. Et peut l’en dire que l’on le fait entrer en la nasse de mariage comme l’oyselleur fait venir les oiseaux de riviere dedens la forme[311], par certains autres oiseaux affectiés[312], qui sont attachés en la forme, et leur donne à menger du grain ; et les aultres oyseaux, qui ne font que voller de riviere en riviere pour trouver viande qui leur plaist, cuident qu’ilz soient bien aises. Hellas ! ils ne le sont pas : car ils sont tenus chacun par le pié attachié, et sont apportez à l’hostel en ung pennier l’un sur l’autre à grant douleur, contre leur nature. Moult fussent aises les pouvres oiseaux prisonniers si fussent en la liberté que sont les autres, qui povent aller de riviere en riviere, et taster de toutes viandes. Mais quand ils voient les aultres pasturer comme dit est, ilz se mectent avecques eux à grans vollées et grand haste, que l’un ne atent point l’autre, sinon aucuns oiseaux rusés, qui ont veu et ouy parler de la fourme, et l’ont bien retenu, et ne l’ont pas mis en nonchalloir, mais s’en tirent arriere comme du feu. Car les pouvres oiseaux qui sont dedens ont perdu leur liberté, que jamès ne recouvreront, mais demoureront en servage tousjours ; et qui pis est, on leur abrege leurs jours. Mais non obstant ce, celui qui est marié, dont nous parlons, a avisé à se mectre le moins mal qu’il a peu ; ou à l’aventure le fait sans gueres y aviser. Et que que soit, il cuide avoir joies, delices et esbatemens là où il est mis aucunesfois ; mès il a trouvé tout le contraire. Et aucunesfois avient, par ne scey quelles choses, que l’en dit que ce sont envoustemens, carathemens[313] ou malefices, que sa femme ne l’ameroit jamès ; et lui est avis, ce dit à sa cousine ou à sa mere, qui la blasme, que quant elle est emprès son mary, que la chair li espoint comme asguilles[314], ne jamès ne feroit amour ne plaisir à son mary. Et dit encore qu’il ne peut rien faire, sinon quant il plaist à ceulx qui ont fait le sort, combien qu’ilz en ont bien grant voulenté. Voiez-cy bien grans tourmens, ce me semble ; comme qui auroit grant soif, et auroit la bouche touchant à l’eaue, et ne porroit boire. Et avient souvent que telles femmes, qui sont en tel estat, ont un amy, que quand ilz sont ensemble il n’est pas envoulsté, mais se aide bien de ses membres, o l’aide qu’ilz y mectent.

Aussi avient souvent que le mari, par le mauvès gouvernement de sa femme et de son amy, s’en apperçoit, et la batra. Et aucunesfoiz elle pourchace à lui faire villennie, qui est avenu à pluseurs. Et aucunesfois avient que, pour les malles noises qu’il li maine[315], et aussi qu’il la bat, qu’elle se va et plante son mary pour raverdy : mais non obstant, il en est aucuns mariz qui enragent, et serchent et quierent par-tout, et vouldroyent avoir donné tout leur meuble qu’ilz l’eussent trouvée. Et quand elle s’est bien prou esbatue de son amy[316], et voit la bonne volonté de son mary, elle a aucuns de ses amis qui traictent avecques la mere, qu’elle die qu’elle a tousjours esté avecques elle, et que la pouvre fille s’en estoit allée pource qu’il la vouloit affoller. « Je ameroye mieulx, fait la mere au mary, que la me baillassez du tout, que la battre ainsi ; car je scey bien que ma fille ne vous fist oncques faulte. » Et lui en fait grand serement. « Or regardez, fait-elle, si elle fust de mauvès gouvernement[317], la pouvre fille estoit perdue par vostre faute. » Et sachez qu’il est avenu à aucuns que l’en leur faisoit boire de mauvès brouez, affin de porter les braies[318], ou pour autres choses pires.