Or est dedens la nasse le pouvre homs, qui ne se souloit[49] esmoier fors[50] de chanter, et d’achapter esguillettes, bources de soye et aultres jolivetés, pour donner aux belles. Il se joue et delicte[51] ung peu de temps liens, et ne s’esmoie point d’en issir, jusques ad ce qu’il s’avise un pou aucunefois ; mès il n’est pas temps : sa femme convient[52] mectre en estat ainsi qu’il appartient. Et à l’aventure el[53] aura le cuer bon et gay, et avisa l’autre jour, à une feste où el fut, les autres damoiselles, bourgeoises, ou aultres femmes de son estat, qui estoient abillées à la nouvelle fasson ; si dit en soi mesmes que bien appartient à son lignage et à ses parens qu’elle soit aussi bien abillée comme les aultres. Lors regarde lieu et temps et heure de parler de la matière à son mary ; et voulentiers elles devroient parler de leurs choses especialles là où leurs mariz sont plus subjets et doivent estre plus enclins pour octrier[54] : c’est ou lit, ouquel le compagnon dont j’ay parlé veult atendre à ses délitz[55] et plaisirs, et lui semble qu’il n’a aultre chouse à faire. Lors commence et dit ainsi la Dame : « Mon amy, lessez-moy, car je suis à grand mal-aise. — M’amie, dit-il, et de quoy ? — Certes, fait-elle, je le doy bien estre, mais je ne vous en diray jà rien, car vous ne faites compte de chose que je vous dye. — M’amie, fait-il, dites-moy pour quoy vous me dites telles paroles ? — Par Dieu, fait-elle, sire, il n’est jà mestier[56] que je le vous dye : car c’est une chose, puis[57] que je la vous auroye dite, vous n’en feriez compte, et il vous sembleroit que je le feisse[58] pour autre chose. — Vrayement, fait-il, vous me le direz. » Lors elle dit : « Puisqu’il vous plest, je le vous diray : Mon amy, fait-elle, vous savez que je fuz l’autre jour à telle feste, où vous m’envoiastes, qui ne me plaisoit gueres ; mais quand je fus là, je croy qu’il n’y avoit femme (tant fust-elle de petit estat) qui fust si mal abillée comme je estoye : combien que je ne le dy pas pour moy louer, mais, Dieu mercy, je suis d’aussi bon lieu comme dame, damoiselle ou bourgeoise qui y fust ; je m’en raporte à ceulx qui scevent les lignes[59]. Je ne le dy pas pour mon estat[60], car il ne m’en chaut[61] comme je soye ; mais je en ay honte pour l’amour de vous et de mes amis. — Avoy[62] ! dist-il, m’amie, quel estat avoient-elles à ceste feste ? — Par ma foy, fait-elle, il n’y avoit si petite de l’estat dont je suis qui n’eust robe d’écarlate[63], ou de Malignes[64], ou de fin vert, fourée de bon gris ou de menu-ver[65], à grands manches, et chaperon à l’avenant, à grant cruche[66], avecques un tessu[67] de soye rouge ou vert, traynent jusques à terre, et tout fait à la nouvelle guise[68]. Et avoie encor la robe de mes nopces, laquelle est bien usée et bien courte, pour ce que je suis creue[69] depuis qu’elle fut faite : car je estoie encore jeune fille quand je vous fus donnée, et si suy desja si gastée, tant ay eu de peine, que je sembleroye bien estre mere de telle à qui je seroye bien fille. Et certes je avoye si grant honte, quand je estoie entre elles, que je n’ousoie ne savoye faire contenance. Et encore me fit plus grand mal que la Dame de tel lieu, et la femme de tel, me disrent devant tous que c’estoit grand’honte que je n’estoye mielx abillée. Et par ma foy, elles n’ont garde de m’y trouver mès en pièce[70]. — Avoy ! m’amie, fait le proudomme, je vous diray : vous savez bien, m’amie, que nous avons assez affaire, et savez, m’amie, que quant nous entrames en nostre menage nous n’avions gueres de meubles, et nous a convenu achapter liz, couchez, chambres, et moult d’autres choses, et n’avons pas grant argent à présent ; et savez bien qu’il fault achapter deux beufs pour notre mestoier de tel lieu. Et encores chaist[71] l’autre jour le pignon de nostre grange par faulte de couverture, qu’il faut reffaire la premiere chouse. Et si me fault aller à l’assise de tel lieu, pour le plait[72] que j’ay de vostre terre mesmes de tel lieu, dont je n’ay riens eu ou au moins bien petit, et m’y fault faire grand despence. — Ha a ! sire, je savoye bien que vous ne me sauriez aultre chose retraire[73] que ma terre. » Lors elle se tourne de l’aultre part, et dit : « Pour Dieu, lessés moi ester[74], car je n’en parleray ja mais. — Quoy dea, dit le proudomme, vous vous courroucez sans cause. — Non fais, sire, fait-elle : car si vous n’en avez rien eu, ou peu, je n’en puis mais. Car vous savez bien que j’estoye parlée de marier à tel ou à tel, et en plus de vingt aultres lieux, qui ne demendoyent seullement que mon corps ; et savez bien que vous alliez et veniez si souvent que je ne vouloie que vous ; dont je fu bien mal de Monseigneur mon père, et suis encor, dont je me doy bien haïr : car je croy que je suy la plus maleurée[75] femme qui fust oncques. Et je vous demande, sire, fait-elle, si les femmes de tel et de tel, qui me cuidèrent bien avoir, sont en tel estat comme je suy. Si ne sont-elles pas du lieu dont je suy. Par Sainct Jehan, mieulx vallent les robes que elles lessent à leurs chamberieres que celles que je porte aux dimanches. Ne je ne scey que c’est à dire dont il meurt tant de bonnes gens, dont c’est grand dommage : à Dieu plaise que je ne vive gueres ! Au moins fussés vous quite de moy, et n’eussés plus de desplesir de moy. — Par ma foy, fait-il, m’amie, ce n’est pas bien dit, car il n’est chose que je ne feisse pour vous ; mais vous devez regarder à nostre fait : tournez vous vers moy, et je feray ce que vous vouldrez. — Pour Dieu, fait-elle, lessés moi ester, car, par ma foy, il ne m’en tient point. Pleust à Dieu qu’il ne vous en tenist jamès plus que il fait à moy ; par ma foy, vous ne me toucheriez jamès. — Non ? fait-il. — Certes, fait-elle, non. » Lors, pour l’essaier bien, ce lui semble, il lui dit : « Si je estoie trespassé, vous seriez tantoust mariée à ung aultre. — Seroye ! fait-elle : ce seroit pour le plaisir que g’y ay eu ! Par le sacrement Dieu, jamès bouche de homme ne toucheroit à la moye[76] ; et si je savoye que je deusse demourer après vous, je feroye chouse que je m’en iroye la première. » Et commence à plorer.
Ainsi se contient la bonne dame (combien qu’elle pense tout le contraire), et le bonhomme est bien aise et en mal-aise tout ensemble : bien aise, pour ce qu’il cuide qu’elle soit froyde femme, et si chaste qu’elle n’ait cure[77] de telle ordure, et aussi pour ce que el l’aime fort ; en mal-aise, pource qu’il la voit plourer, dont il est tres dolant et piteux[78], et ne sera jamais aise jusques ad ce que elle soit apaisée, et travaille par maintes manieres à lui faire plesir. Mais elle, qui tant[79] à ferir[80] son coup que elle a tendu pour avoir la robe, n’en fera riens ; mais se levera bien matin, et à heure non acoustumée, et fera tout le jour malle chiere[81], si[82] qu’il n’aura d’elle nulle belle parolle. Puis viendra l’autre nuict, qu’elle se couchera ; et après qu’elle sera couchée, le proudomme escoutera si elle dort, et avisera si elle a les braz bien couvers, et la couvrera s’il est mestier. Lors fera semblant de s’esvoillier ; et le proudomme lui dit : « Dormez-vous, m’amie ? — Nanie, fait-elle. — Estes-vous bien apaisée ? — Apaisée ? fait-elle ; mon courroux est bien pou de chouse. Et Dieu mercy, fait-elle en soupirant, j’ay assez de biens, puis que Dieu pleist. — Par Dieu, fait-il, m’amie, si Dieu pleist, nous en aurons assez ; et ay avisé une chouse, que je vous metray en tel estat que je me rens fort que vous serez aux nopces de ma cousine la mieux abillée que femme qui y soit. — Certes, fait-elle, je ne entreray à feste de ceste année. — Par ma foi, m’amie, si ferez, et aurez ce que vous demandez. — Que je demande ! fait-elle. Certes, je ne demande rien ; mais ainsi m’aist Dieu[83] que je ne le vous dy pas pour envie que je aye d’estre jolye, car je vouldroye que je ne alasse jamès hors de nostre meson, fors à l’eiglise ; mais je le vous dy pour les parolles qui en furent tenuez entre les aultres : car je l’ay bien sceu par ma commere, qui en oït assez de parolles, qui le m’a dit. »
Et lors pense le pouvre homme nouvel mesnagier, qui a à faire moult[84] de chouses, qui à l’aventure n’a pas moult de meubles[85], et à l’aventure la robe coustera L. ou LX. escuz d’or ; et en pensant il ne trouve pas manière d’avoir chevance[86], et toutefois il la lui fault avoir, car il voit sa femme qui, à son avis, est bonne et preude femme, et loue Dieu en son courage[87] dont il lui donna ung si riche joyau comme el est. Lors se retourne souvent et se destort d’un cousté et d’autre, et jà ne dormira de toute la nuict de somme qui bien luy face. Et aucunefois il avient que la dame est si rusée que elle cognoist bien son fait, et s’en rit tout par elle[88] soubz les draps.
Quant vient au matin, le proudomme, qui est tout debatu[89] de la nuict, des grans pensées qu’il a eues, se lieve et s’en va ; à l’aventure vient prendre le drap et la penne[90] à créance[91], et s’en oblige aux marchans, ou emprunte, ou engaige X ou XX livres de rente, ou porte vendre un vieil joyau d’or ou d’argent qui estoit du temps de son bisaieul, que son pere luy avoit gardé ; et fait tant qu’il vient en sa meson garny de toutes choses que la dame lui demandoit, laquelle fait semblant qu’il ne lui en chault, et maudit tous ceux qui premierement amenerent si grants estats ; et quant elle voit que la chouse est faicte, et qu’il a aporté le drap et la penne, et lui dit : Mon amy, ne me reprouchés pas un de ces jours que je vous aie faict mettre votre argent, car je ne donne pas de robbe qui soit au monde une maille[92], mais que je soye chaudement. Briefvement, la robe se fait, la sainture et le chapperon, qui à l’aventure seront monstrez en maintes eiglises et à maintes dances.
Et vient le terme qu’il est temps de paier ses créanciers, et le pouvre homme ne peut paier, et ilz ne le veulent plus atendre, et le font exécuter[93] ou excoumenier[94], et la dame en oit les nouvelles, et voit faire l’exécution ; et à l’aventure on a prins les joyaux pour lesquelx la debte est deue. Or aviendra que après l’excommuniement il sera engregié[95], dont conviendra à la dame demourer à l’oustel[96]. Et Dieu sçait le plaisir et la joye où le pouvre homme vit et use ses jours : car la dame va criant par la maison, et dit : « Mauldite soit l’eure que je fus oncques née, et que je ne mourus en mes aubes[97] ! Helas ! oncques mais[98] n’avint si grant honte à femme de mon lignage, où je avoie si chierement esté nourrie[99]. Hélas ! fait-elle, je travaille tant à gouverner la maison, et tout ce que je puis faire et amasser se pert. Je eusse esté mariée en plus de vingt lieux, si je eusse voulu, où je eusse esté en grans honneurs et richesses : car je sçay bien comment leurs femmes sont orendroit[100]. Pouvre lasse, pour quoy ne vient la mort te prendre ? » Ainsi fait la dame ses complaintes, qui ne pense point au gouvernement que elle y a mis, aux robes et joyaux qu’elle a voulu avoir, aux festes et aux nopces où elle est allée, quant elle devoit estre à la maison à penser de son menage, mais met tout sur la faulte du pouvre homme, qui à l’aventure n’y a coulpe efficient[101]. Et aussi il est si abesté[102], pour le droit du jeu, qu’il ne congnoist point que elle y ait faulte. Ne demandés point les douloureux pensemens où le pauvre homme est, qui ne dort ne ne repouse, fors seulement penser comment il pourra apaiser sa femme et mectre remede en sa depte ; mais encor est plus courrocé de la dame qui se donne mal-aise qu’il n’est du sourplus. Ainsi languist et chiet en pouvreté, et à paine s’en relievera jamès, puis qu’il est ainsi acullé ; mais tout ne lui est que joie. Ainsi est enclos en la nasse, et à l’aventure ne se repent point, et s’il n’y estoit il se y mettroit bientoust : là usera sa vie en languissant tousjours, et finira miserablement ses jours.
LA SECONDE JOYE.
La seconde joie, si est quant la dame se sent richement abillée, comme dit est, et sçait bien que elle est belle (et si elle ne l’est, si le pense-elle, et le croit ainsi), et va à pluseurs festes, assemblées et pelerinages ; et aucunefois il ne plest pas au mary : et pour ce emprent[103] avecques sa cousine, sa commere et son cousin, qui à l’aventure ne lui est rien, mais elle a acoustumé ainsi dire, et pour cause. Et sa mere mesme, qui sait aucunefois des besoignes, a dit au pouvre home qu’il est son cousin, pour lui esclarcir le cuer s’il l’avoit chargié. En aucunesfois le mary, qui ne veult pas que elle y aille, dira qu’il n’y a nulz chevaux, ou aultre cause. Lors la cousine ou la commere dira : « Par Dieu, mon compere ou mon cousin, je suy bien marrie de aller maintenant aux festes, car j’ay bien à faire à nostre meson ; mais, ce m’aist Dieu, si ce ne fust vostre honneur et le mien, je n’en parlasse jà ; et par ma foy, je scey bien que à ma cousine ou ma commere vostre femme ne plaist point d’y venir, car c’est la femme que je sache qui plus se haste de s’en venir quant elle y est. » Lors le proudomme, qui est vaincu, demande qui les menera, et quelles[104] yront en leur compagnie. « Par ma foy, mon compere ou mon cousin, il y vient vostre dame la mere de ma cousine, vostre femme, et la femme de tel et tel, et mon cousin et le vostre, et les autres femmes de nostre rue ou d’environ nous : je ouse bien dire qu’il y aura aussi bonne compagnie, et fust pour gouverner la fille d’un roy, quant est de preudomie et d’onneur. » Et à l’aventure celle qui parle doit avoir une robe ou autres joyaux pour jouer bien le personnage, qui advient souvent. « Je scey bien, fait-il, que la compaignie est belle et bonne ; mès elle a bien à faire ciens[105], et elle est tousjours par chemins. Or avant, fait-il, y aille pour ceste fois ; et gardez bien, fait-il à la dame, que vous venez au soir. » Lors la dame, qui voit bien que elle a congié, fait semblant que elle aimast mieulx n’y aller point, et dit : « Par Dieu, mon amy, fait-elle, je n’ay que faire d’y aller ; je vous pri que je n’y aille point. — Vraiement, fait la cousine ou commere, vous y viendrez. » Et lors le bon homme tire à part sa cousine et l’y dit : « Ma commere, si n’estoit la fiance[106] de vous, elle n’yroit point. — Ha, mon compère, par Dieu que[107] le monde fist, vous le povez bien faire. »
Elles se metent à chemin, et puis se mocquent du bon homme, et vont disant l’une à l’autre qu’il y a ung pou de jalousie, mais il ne fait rien. Là se rendent les galans, qui avoient à l’aventure aucun d’entr’eulx enerré[108] leur besongne à l’autre feste qui fut davant, et s’attendent à conclure là leurs besongnes. Dieu sçait comme la dame est festiée[109], servie et honnourée, pour l’amour de son mari, Dieu le sçait bien. Pensez comment elle se exploicte à danser et à chanter, et comment elle prise pou son mari quant elle se voit tant prisée et louée. Lors les gallans, qui la voient si bien abillée et bien emparlée[110], se avancent chacun endroit soy, l’un plus que l’autre : car jolis et gaillart maintien de femme donne hardement[111] à couart ribaut de parler. L’un lui présente beaux moz plaisans et gracieux, l’autre lui marche dessus le pié ou lui estraint la main, l’autre la regarde d’un regard trenchent et piteux de cousté, l’autre luy présente ung ennel[112], ung diamant, ou ung rubi ; par lesquelles choses la dame peut assez savoir de leurs voulentés, si elle est telle que elle entende raison aucunement. Là se met aucuneffois hors de son charroy[113], et prent plaisir et aucunes choses, et à l’aventure y aura pis.
Or s’est mis en nécessité le pouvre homme pour l’estat de sa femme, lequel estat est cause de la faire aller aux festes, où se rendent les gallans de toutes pars, qui ne attendent chacun endroit soy fors à décevoir le pouvre homme, et n’en eschappe gueres. Or a-il esté cause de sa honte. Dont advient par la longue continuacion, ou que la dame ou son amy ne se sont pas bien gouvernez, ou aucun parent ou especial amy du mary lui en ont dit aucune chouse, il trouve la verité ou s’en doute. Pour ce chiet en la rage de la jalousie, en laquelle ne se doit bouter nulz sages homs : car s’il sceit une foiz le mal de sa femme, jamais par nul medicin ne guerira ; et lors il la batra et empirera sa besoingne, car el ne s’en chastiera jamès ; et en la batant il ne fera que alumer le feu de folle amour d’elle et de son amy, et lui eust il coupé les membres. Dont advient qu’il en pert son chatel[114], et en devient tout abesté, et se met tout en non chaloir[115]. Et jamais puis[116] que ainsi est elle ne le amera, si ce n’est pour passer temps et pour lui faire umbre. Là vit le pouvre homme en peine et tourment, qu’il prend pour joye. Or est-il en la nasse bien embarré, et s’il n’y estoit il se y mettroit à grande haste ; là usera sa vie en languissant tousjours et finera miserablement ses jours.