Je ne pécheray point contre la regle que je me suis prescrite, de ne point dérober ny repeter ce qui se trouve mille fois dans les autres romans, si je rapporte icy la declaration d'amour que Belastre fit à Collantine, parce qu'elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller, il luy repeta ce qu'il lui avoit dit desja plusieurs fois: Mademoiselle, si je viens icy rechercher vostre amour, ce n'est point pour vous demander ny paix ny trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le prevost (interrompit brusquement Collantine). Mais pour vous declarer (continua Belastre) qu'estant obligé par l'evangile d'aimer mes ennemis, je n'en ay point trouvé de pire que vous, et que par consequent je sois tenu d'aimer d'avantage. Vrayement, Monsieur le prevost (répondit Collantine), vous ne me devez pas appeler votre ennemie, mais seulement votre partie adverse; et pourveu que vous vouliez bien que nous plaidions tousjours ensemble, nous serons au reste amis tant qu'il vous plaira. J'advouë qu'un petit sentiment de vengeance m'a fait commencer ce procès; mais je ne le continuë que par l'inclination naturelle que j'ay à plaider. Je vous ay mesme quelque obligation de m'avoir donné l'occasion de feuilleter des papiers que je negligeois, où j'ay trouvé un si beau sujet de procès, et qui a si bien fructifié entre mes mains. Quant à moy (reprit Belastre) j'avouë que ce procès m'a esté d'abord un grand sujet de mortification; mais maintenant que j'ay appris la chicane, Dieu merci et à vous, j'y prends un goust tout particulier; et je vois bien que nous avons quelque sympathie ensemble, puisque nos inclinations sont pareilles. Tout le regret que j'ay, c'est que je n'aye à plaider contre une autre personne, car je suis tellement disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous passeray volontiers condamnation. Ha! donnez-vous-en bien de garde, Monsieur le prevost (repliqua brusquement Collantine); car le seul moyen de me plaire est de se deffendre contre moy jusqu'à l'extrémité. Je veux qu'on plaide depuis la justice subalterne jusqu'à la requeste civile et à la cassation d'arrest au conseil privé[117]. Enfin, à l'exemple des cavaliers qui se battent, je tiens aussi lâche celuy qui veut passer un arrest par appointé, que celuy qui, en combat singulier, demande la vie au premier sang. J'avouë que cette façon d'agir est nouvelle et fort surprenante; mais ceux qui s'en estonneront en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui me fit d'un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc (dit alors Belastre), puisque, sans vous fascher, il faut plaider contre vous, je veux intenter un procés criminel contre vos yeux, qui m'ont assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon cœur; je pretends les faire condamner, et par corps, en tous mes dommages et interests. Ha! voilà parler d'amour bien élegamment (luy repartit Collantine); ce langage me plaist bien plus que celui d'un certain autheur qui me vient souvent importuner, et qui me parle comme si c'estoit un livre de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où avez-vous pesché ces fleurettes? qui vous en a tant appris? on dit par tout que vous ne sçavez pas un mot de vostre mestier. J'en sçais bien d'autres (répliqua Belastre), la robbe et le bonnet m'inspirent tant de belles pensées, que mon beau-frere dit qu'il a peine de me reconnoistre, et que j'ay le genie de la magistrature. Je ne sçay pas bien ce que veut dire ce mot, mais je suis asseuré que bien souvent par hazard je juge mieux que je n'avois pensé: témoin une sentence que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce que je l'avois resoluë, qui fut confirmée par arrest. Voilà comme le ciel ayde aux gens qui sont inspirez de luy. Ne croyez donc pas ces calomniateurs qui disent que je suis ignorant. Il est vray que je n'ay pas esté au college, mais j'ay des licences comme l'advocat le plus huppé; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que j'y trouve à redire, c'est qu'elles sont escrites d'une chienne d'escriture que je ne pus jamais lire devant luy. Vrayement, Monsieur le prevost (dit alors Collantine), vous n'estes pas seul qui avez eu des licences sans sçavoir le latin, ni les loix; et si on ostoit la charge à tous les officiers qui ont esté receus sur la foy de telles lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y auroit bien des offices vacans aux parties casuelles. Prenez bon courage, vous en apprendrez plus sous moy en plaidant, que si vous aviez esté dix années dans les estudes.

[117] La justice subalterne ou foncière connoissoit des affaires de simple police.—«La requête civile est une voie de droit par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement.» (Dict. de Furetière.)—La chambre du conseil étoit celle où se rapportoient les procès par écrit. Les demandes en cassation d'arrêt étoient portées au conseil privé, composé de conseillers d'état, sous la présidence des chambres.

Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces paroles; la qualité de cette personne estant pour elle si considerable qu'elle lui auroit fait quitter l'entretien d'un roy, l'obligea de laisser là Belastre pour faire mille caresses et questions à ce petit basochien, s'il avoit fait donner une telle assignation, s'il avoit levé un tel appointement, s'il avoit fait remettre une telle production, et generalement l'estat de toutes ses affaires; ce qui dura si longtemps, que Belastre, d'ailleurs fort patient, s'ennuya de sorte qu'il fut contraint de la quitter, sans mesme obtenir son audience de congé.

Si tost qu'il fut arrivé chez luy, voyant l'heureux succès qu'avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient pleu à Collantine, il se mit à escrire un billet galand dans le mesme stile, et mesme il ne croyoit pas qu'il y en eust un autre plus relevé ny plus charmant: car la science que nous avons apprise de nouveau est d'ordinaire celle que nous estimons le plus; or on n'auroit pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l'avoit fait emprisonner un peu auparavant pour une amande, d'où il n'estoit sorty que par un arrest. Il chercha dans un Praticien françois, qu'il avoit tousjours sur sa table, les plus gros mots et les plus barbares qu'il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers se servent des Epithetes de Textor et des Elegances poëtiques pour leurs vers; et apres avoir basty un billet qui ne valoit rien, et qui s'entendoit encores moins, il eut recours à son sifleur domestique, lequel, l'ayant presque tout refait, le conceut enfin en ces termes:

Lettre de Belastre à Collantine.

Mademoiselle, si je forme complainte contre vos rigueurs, ce n'est pas de m'avoir emprisonné tout entier dans la conciergerie, mais c'est parce qu'au mépris des arrests qui m'ont eslargy, vos seuls appas ont d'abondant decreté contre mon cœur, dont ayant eu advis, il s'est volontairement rendu et constitué prisonnier en la geolle de vostre merite. Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret, ny obtenir des defenses de passer outre; ains, au contraire, il offre de prester son interrogatoire et de subir toutes les condamnations qu'il vous plaira, si mieux vous n'aimez, me recevant en mes faits justificatifs, me sceller des lettres de grace et de remission de ma temerité, attendu que le cas est fort remissible, et que si je vous ai offensée ce n'a esté qu'à mon cœur deffendant: faisant à cet effet toutes les protestations qui sont à faire, et particulierement celle d'estre toute ma vie

Votre tres humble et tres patient serviteur,

Belastre.

Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva le stile merveilleux et magnifique, et s'applaudit à luy mesme comme s'il l'eust composée, parce qu'il y reconnut deux ou trois termes de pratique qu'il y avoit mis, qui avoient servy à son siffleur de canevas pour la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d'embrasser tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction; et il ne l'eut pas si-tost mise au net, qu'il l'envoya à Collantine. De vous dire quelle impression elle fit sur son esprit, je ne puis le faire bien precisément, parce qu'il n'y a point eu d'espion ou de confident qui en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un grand malheur, et fort peu ordinaire: car regulierement, en la reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu'un qui remarque les paroles ou les mouvemens du visage, témoins asseurez des sentimens du cœur de la dame, et qui les decelle aussi-tost indiscretement. Il y eut encore un malheur plus signalé: c'est que la réponse qu'elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu) fut perduë, d'autant que, comme elle n'avoit point de laquais, elle se contenta de mettre sa lettre dans de certaines boëstes[118] qui estoient lors nouvellement attachées à tous les coins des rues, pour faire tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel versa de si malheureuses influences que jamais aucune lettre ne fut renduë à son adresse, et, à l'ouverture des boëstes, on trouva pour toutes choses des souris que des malicieux y avoient mises.

[118] C'est l'invention de la petite poste. Loret en parle, mais sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux résultat. Voici ce qu'il écrivoit, sous la date du 13 août 1653, au livre 4, p. 95, de sa Muse historique: