[123] Cette curieuse énumération de frais rappelle celle que fait Molière dans les Fourberies de Scapin (acte 2, scène 8). Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage que j'indique ne fût encore qu'une réminiscence, étendue, du reste, et complétée, du Roman bourgeois.
Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces gens qui chicanent à plaisir, je me souviens d'une rencontre que j'eus dernierement au palais. Je me trouvay auprés d'un Manceau qui, ayant donné un soufflet à un notaire de ses voisins (ainsi que j'appris depuis), avoit esté obligé de soustenir un gros procés criminel devolu par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné en de grandes reparations, dommages et interests. J'oüys un de ses compatriotes qui, pour le railler, luy disoit: Hé bien, qu'est-ce, Baptiste (ainsi falloit-il que s'appellast ce tappe-notaire)? Tu es bien chanceux: tu as perdu ton procés? Ce Manceau luy dit pour toute réponse: Vrayment c'est mon, vla bien dequoy! N'en auray-je pas un autre tout pareil quand je voudray? La risée que firent ceux qui ouyrent cette réponse me donna la curiosité d'aprendre le sujet de ce procés, et en suite d'avoüer qu'il n'y avoit rien de plus aisé que de faire des procés de cette qualité, mais que ce n'estoit pas un moyen de faire grande fortune.
Je n'entends pas parler de ces sortes de procés (dit alors Collantine), Dieu m'en garde! il n'y a rien de si dangereux que d'estre deffendeur en matiére criminelle; mais je parle de ces droits litigieux qu'on achepte à bon marché de gens foibles et ignorans des affaires, dont les plus embrouillez sont les meilleurs. Car on n'a qu'à se faire recevoir partie intervenante, et pourvu qu'on sçache bien faire des incidens et des chicanes, tantost se ranger d'un party et tantost de l'autre, il faut enfin que les autres parties acheptent la paix, à quelque prix que ce soit. Tel est le mestier dont je subsiste il y a longtemps, et dont je me trouve fort bien. J'ay des-ja ruiné sept gros paysans et quatre familles bourgeoises, et il y a trois gentilshommes que je tiens au cul et aux chausses. Si Dieu me fait la grace de vivre, je les veux faire aller à l'hospital. Collantine commençoit des-ja à leur vouloir conter ses exploits, tant en gros qu'en détail, et n'eust finy de longtemps, quand elle fut interrompuë par Belastre, qui luy dit: Sans aller plus loin, vous me faites faire une belle experience de ce que vous sçavez faire. Il y a assez long-temps que vous me chicanez, sous pretexte d'une vieille recherche de droits dont il ne vous en est pas deub un carolus. Quoy (repliqua chaudement Collantine)! vous ne me devez rien? Estes-vous assez hardy pour le soustenir? Je vous vais bientost montrer le contraire. Je m'en rapporte à Monsieur (dit-elle en monstrant Charroselles); il en jugera luy-mesme. Ce fut lors qu'ils se mirent tous deux en devoir de conter tous les procés et differens qu'ils avoient ensemble, en la presence de Charroselles, comme s'il eust esté leur juge naturel. Ils prirent tous deux la parole en mesme temps, plaiderent, haranguerent et contesterent, sans que pas un voulust escouter son compagnon. C'est une coustume assez ordinaire aux plaideurs de prendre pour juge le premier venu, de plaider leur cause sur le champ devant luy, et de s'en vouloir rapporter à ce qu'il en dira, sans que cela aboutisse néantmoins à sentence ny à transaction; de sorte que, si on avoit déduit au long cet incident, il n'auroit point du tout choqué la vray-semblance. Mais cela auroit esté fort plaisant à entendre, et le seroit peu à reciter. A peine s'estoient-ils accordez à qui parleroit le premier (car la contestation fut longue sur ce point), quand on ouyt heurter à la porte. C'estoit le greffier de Belastre, qui l'estoit venu trouver chez Collantine, sçachant qu'il y estoit, pour luy faire signer la minutte d'un inventaire qu'il venoit d'achever; et outre le procés verbal de scellé qu'il tenoit en main, il avoit encore sous le bras un fort gros sac, contenant tous les papiers inventoriez, qui devoient estre deposez au greffe pour la seureté des vacations des officiers. Son arrivée fit faire trefve à ces deux parties plaidantes, et apres qu'il eut eu une petite audiance en particulier de Belastre, ce greffier qu'on avoit appellé Volaterran, (parce qu'il voloit toute la terre) donna son procés verbal à signer à ce vénérable magistrat. Charroselles, qui fouroit son nez par tout, fut curieux de sçavoir ce que c'estoit, et s'estant baissé sous pretexte de ramasser un de ses gans, il leut au dos du cahier cette inscription:
Inventaire de Mythophilacte.
Comment (s'ecria-t'il aussitost)! le pauvre Mythophilacte est donc mort! Quoy! cet homme qui a esté si fameux dans Paris, et par sa façon de vivre et par ses ouvrages? Je m'asseure qu'on aura trouvé chez luy de belles curiositez. Si vous les desirez voir (dit le greffier assez civilement, contre l'ordinaire de ces messieurs, qui ne sont point accusez d'estre civils), vous n'en sçauriez trouver un memoire plus exact que cet inventaire que j'en ay dressé. Vous ne me sçauriez faire un plus grand plaisir (dit Charroselles). Et à moy aussi (dit de son costé Collantine), qui estoit ravie d'ouïr toute sorte d'actes et d'expeditions de justice. Belastre, qui estoit aussi bien aise d'entendre lire une piece intitulée de son nom, et qui croyoit se faire beaucoup valoir par ce moyen à Collantine, non seulement applaudit à cette curiosité, mais mesme, par l'authorité qu'il avoit sur le greffier, luy commanda de la satisfaire. Le greffier, luy obeyssant, s'assit auprés d'eux, et, apres qu'ils eurent repris leur place et fait silence, Volaterran commença de lire ainsi:
Inventaire de Mythophilacte.
L'an mil six cens..... Je vous prie (interrompit Charroselles), passez cette intitulation, qui ne contient que des qualitez inutiles. Inutiles (reprit Collantine avec un grand cry)! vous vous trompez fort: il n'y a rien de plus essentiel en une affaire que de bien establir les qualitez. Cela seroit bon (reprit Charroselles), si on avoit à instruire ou à juger un procés; mais comme nous n'avons icy que la curiosité de voir les effets de Mythophilacte, ce ne seroit que du temps et des paroles perduës. Cette raison ayant prevalu, au grand regret neantmoins de Belastre, qui prenoit grand plaisir à entendre lire ses qualitez, Volaterran passa plusieurs pages de l'intitulation, apposition et levée des scellez, et continua de lire:
Premierement un lit où estoit gisant ledit deffunt,
consistant en trois aix posez sur deux tresteaux, une
paillasse, avec une vieille valise servant de traversin, et
une couverture faite d'un morceau de tapisserie de
Rouen, prisez le tout ensemble vingt-cinq sous,
cy
25 sous.
Item, deux chaises de paille, avec un fauteuil garny
de mocquette, prisés dix sous, cy
10 sous
Item, un coffre de bois blanc, sur lequel avons reconnu
nos scellez sains et entiers, et dans iceluy ne
s'est trouvé que les papiers cy-apres inventoriez, ledit
coffre prisé douze sous, cy
12 sous.
De grace (dit Charroselles), allons vistement à ces papiers; c'est la seule chose que je desire de voir, m'imaginant qu'il y en aura de fort bons. Car pour le reste de ses meubles, il est aisé d'en juger par l'échantillon, et je me doute bien que le pauvre Mythophilacte est mort dans la dernière pauvreté. Je ne m'estonne plus qu'il apprehendast si fort les visites, et qu'il eust tant de soin de cacher la maison où il demeuroit à ses plus intimes amis, ausquels elle estoit aussi inconnue que la source du Nil. Mais comme je m'attends bien que par tout l'inventaire nous trouverons une pareille gueuserie, je vous prie, monsieur le greffier, de coupper court et de commencer à lire le chapitre des papiers, puisque la curiosité de la compagnie ne s'estend que là. Ainsi fut dit, ainsi fut fait: alors Volaterran, ayant sauté plusieurs feuillets, continua de lire:
Premierement, le testament ou ordonnance de derniere volonté dudit deffunt, en datte du 21 avril........