Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville; et le chapitre, composé en tout de cinquante-six personnes, n’était guère en réalité que de quarante chanoinesses ou postulantes.
Le marquis de Grouchy avait dû adresser à Mme de Beaurepaire la demande d’admission et les titres originaux de noblesse et de filiation, sans compter 400 livres pour les frais de la première preuve, 800 livres par an pour les dépenses de la demoiselle et 900 livres pour sa table, jusqu’à ce qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle eût sa maison particulière où, alors, elle vivrait à son compte. C’est à ce moment que la chanoinesse devenait prébendée; on arrivait à cette dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait, auparavant, faire encore de nouveaux frais, 2 000 livres environ, pour la réception et les preuves[40].
Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée de sa gouvernante, Mme Beauvais, arriva à Neuville. Elle était attendue par Mme de Buffévant qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour au chapitre, comme une seconde mère.
Mme Victorine de Chastenay, dans ses Mémoires[41], a raconté comment elle fut reçue au chapitre noble d’Epinal; sauf quelques détails insignifiants, la cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy fut la même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie et de l’institution monastique. Les preuves de noblesse étaient discutées et admises par les généalogistes du chapitre; elles étaient jurées et publiées à la cérémonie par trois chevaliers dont les noms avaient été prouvés dans les admissions de leurs parentes. La nouvelle reçue leur présentait, en reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens qu’à l’heure de vêpres, tout le chapitre (ces dames étaient vingt en tout) se rendit à la maison de ma tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire. L’un des chevaliers me donna la main; la musique de la garnison précédait. Quand nous fûmes dans le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux; l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma fille?—Le pain et le vin de saint Goëry (patron du chapitre), pour servir Dieu et la sainte Vierge.» On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres dans une coupe; on me passa le grand cordon avec la croix au bout, le long manteau bordé d’hermine, l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en un instant. On chanta le Te Deum, puis le cortège revint dans le même ordre et un bal s’ouvrit chez ma tante.»
C’était là une des distractions ordinaires de ces couvents mondains[42]. «On danse au chapitre d’Ottmarsheim, en Alsace. Au chapitre d’Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie noire et que leur manteau est doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins que prudes... Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes sont autant de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie qu’une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où ils se sont recrutés.»
Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait à Neuville et, après six semaines de bals ininterrompus, au mois de juin 1785, elle tomba sérieusement malade. On craignit pour sa vue, d’autant plus qu’à la folie du plaisir, elle joignait une furie de travail qui s’accommode peu, d’ordinaire, avec les distractions excessives. «La chanoinesse, écrivait Mme Dupaty au Président[43], exerce toujours tous ses talents, en dépit du mal aux yeux. Elle traduit, seule, du Tasse et le sublime Young. Ses yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède que le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes ardentes et actives comme ma nièce.» Et une autre fois[44]: «On a des nouvelles de Sophie qui me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une manière à faire craindre que ce ne soient des symptômes de goutte sereine. Il est affreux de n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux dépens du physique. Elle s’est forcée, cette jeune personne, et on se ressent tôt ou tard de ces excès de travail.»
En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à la philosophie et elle lisait, avec délices, les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques. La règle de Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations, demander les objets les plus coquets ou les livres les moins pieux. Sophie réclamait à sa tante Dupaty[45], mais en recommandant bien qu’on n’en parlât pas à Mme de Grouchy, des velours noirs, des boucles, des gants en tricot blanc fourré et «une paire d’anneaux d’oreilles, en perles, comme ceux que nous a proposés, un jour, un garçon de la boutique de la Perle, rue du Petit-Lion. Ces anneaux ne sont que des perles enfilées dans un fil d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.»
De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris à Neuville la place de Sophie, demandait qu’on profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon, père des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en peau verte, comme il était à la mode d’en porter[46]. «Ne pourriez-vous pas, chère petite tante, joindre à votre envoi un volume d’œuvres de M. de Chabanon dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers Mercures. Je désire bien cette nouveauté qui doit être agréable comme l’esprit de l’auteur. Il me semble qu’il est connu du petit oncle.»
On est confondu de la nature des études et des réflexions de ces jeunes filles[47]: «Je lis Condillac, écrivait une autre fois Charlotte à son oncle le Président. Il a une raison bien lumineuse et cette sage pénétration du cœur des hommes qui fait trouver toutes les causes des événements et ne laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse gloire que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il cherche tout dans la vertu, la providence et l’enchaînement des circonstances, causes bien plus sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque chose.»
Au mois de mars 1785, le président Dupaty était parti pour l’Italie, d’où il devait rapporter ces Lettres qui ont obtenu un si grand succès au moment de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont trop oubliées.