Comme une des conditions du mariage était que le jeune officier, toutes les fois qu’il ne serait pas au service, vivrait à Pontécoulant, Sophie, dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le 10 août 1785, elle écrivait à Mme Dupaty[60]:
«Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je pense, pour un moment, ma chère tante, où vous n’aurez rien de mieux à faire que de me lire): l’on a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime ne tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne vois rien qui puisse remplacer la vie et la sérénité que son établissement au milieu de nous aurait répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement de ce qu’on a, on est vivement frappé et occupé de ce qui manque et, en général, on est difficile à rendre heureux.»
Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain de la cérémonie; mais Emmanuel avait promis de revenir passer quelques semaines auprès de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois de septembre, avait entraîné quelques embellissements, quelques réparations dans la demeure familiale. Le 4 juillet, Mme Dupaty qui se trouvait à cette date chez sa sœur, écrivait au Président[61]:
«Je ne suis pas contente de la santé de M. de Grouchy. Il s’affaiblit et souffre. On n’atteint pas impunément soixante-dix ans en menant la vie qu’il mène, car il est le premier piqueur de sa maison. Il nous a fait des promenades délicieuses pour la marche et dans le bosquet gauche tu trouveras de quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y promenant avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille serait bien flattée des jouissances qu’il lui avait préparées. Il me répondit que ce n était pas pour elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je répondis tout ce qu’on peut répondre à cela.»
Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré à Villette avec le futur maréchal et sa jeune femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il avait quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa femme ce petit voyage[62]:
«Nous sommes arrivés hier à deux heures et demie. J’ai dîné chez M. de l’Etang. Le ménage a dîné à la casa. J’ai été enchanté de lui pendant la route et dans la petite heure que nous avons passée, tous trois, à Saint-Germain, en attendant le déballage. Je conterai cela au cœur maternel. Il y a bien du bon sous les ailes de ce joli zéphir. Il faut que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience, le grand maître de tous les hommes, achève ou plutôt commence notre éducation civile. On a découvert ses défauts, on en gémit, on veut les corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai dit, je crois, ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre m’a non seulement embrassé, elle m’a baisé la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime réellement notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite couleuvre a été mieux que vous ne l’avez vue tous. Sa timidité qui est extrême, soyez-en sûrs, a laissé percer plusieurs rayons de son âme et de son esprit qui m’ont charmé.»
Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on songeait à rappeler de Neuville la triste Sophie[63]; «Ma fille aînée, écrivait Mme de Grouchy au Président, me coûte 9.000 livres depuis vingt mois; non pas du fond de son état, mais des accessoires, y compris son trousseau. Il faut que la seconde en coûte autant à peu près dans le même espace. Je ne suis pas en état d’en faire le quart. On promet du secours. Je veux avoir la foi malgré des promesses qui n’ont pas eu un denier d’effet pour l’aînée.
«Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce décorum, cette apparence d’état et d’existence! Quelle tête assez mûre à cet âge pour ne pas croire quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage très éloigné, mais certain, d’une prébende dans un âge où l’aisance est nécessaire. Et, en vérité, la situation de mes filles est telle et elle peut devenir si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible n’arrive pas, que cette vue n’est rien moins qu’à négliger.»
Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie est fixée[64]: «M. de Grouchy en parle tous les jours. Il voulait qu’elle ne fût que trois jours à Paris. Je lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin qu’elle pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est vrai qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle ménage bien l’impression du retour,—et je n’en doute pas,—elle en verra les fruits. Je ne suis point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il y a assez longtemps que j’en suis privée.»
Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette. Mais que de changements dans ces vingt mois! En partant pour Neuville, elle avait la foi; elle n’avait lu que des livres de piété, Télémaque et Marc-Aurèle. A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire et Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés. Elle se plaignait du grand nombre des damnés et de la faible quantité des élus, ce qui était inconciliable, disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein de bonté! Cependant, durant six mois, elle supplia ce Dieu de lui rendre la foi; mais ce fut en vain[65].