Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point qu’on a pu dire de son intelligence[75], «en rapport avec sa personne, que c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton».
Cependant, Condorcet était susceptible de haines vigoureuses, et cet homme, qui allait entrer dans une famille dont les attaches parlementaires étaient nombreuses, ne détestait rien plus que les parlements et particulièrement celui de Paris. «J’ai parcouru la liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris,» écrivait-il à Target, en avril 1775; et il disait à Turgot, en octobre ou novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement: «On dit qu’il va revenir sans conditions, c’est-à-dire avec son insolence, ses prétentions et ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau parlement[76], cependant, à ce qu’il me semble, ce qu’il y a de plus contraire au bien public, c’est de confier le droit de juger de la vie des citoyens à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont assassiné le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau, le prêtre Ringuet. Ils ont assassiné Lally pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse militaire, et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins de vingt ans, et ils n’en ont pas eu un remords! Ils n’ont pas perdu un degré d’insolence!»
Dans cette haine, le marquis de Condorcet se rencontrait avec Sophie de Grouchy. N’avait-elle pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau, qui ne partageaient pas ces sentiments, ne pouvaient s’y habituer; aussi, au moment où Dupaty remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si retentissant, le conseiller Fréteau, son beau-frère et son ami, lui écrivait[77]: «Le bruit de ton triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il pas réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai regretté qu’il ne t’ait pas suivi à Rouen et qu’il n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes admirateurs.»
Il y avait donc bien des idées communes entre Condorcet et Sophie; bien des passions aussi, bien des générosités de cœur et des enthousiasmes d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus vite que la jeune fille et vivement épris par ses grâces et ses qualités sérieuses, il chargea Dupaty de la demander pour lui en mariage à ses parents.
M. et Mme de Grouchy y consentirent avec bonheur.
LIVRE II
LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES
CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET
Le mariage.—Les calomnies de Lamartine et de Michelet.—Installation à l’Hôtel des Monnaies.—Revenus de Condorcet.—Les hôtes du salon.—Mort de Dupaty.—Le Président laisse ses papiers à Sophie.—Fondation du Lycée.—Condorcet y professe les mathématiques.—Sophie assiste aux leçons.—La maison de Mme Helvétius à Auteuil.